1992 – Supers nichons contre mafia

On était en 1992. Il était 17 h 59 ce jour-là, un 23 mai, quand la voiture de Giovanni Falcone et sa femme ainsi que le convoi blindé de ses gardes du corps furent projetés à une dizaine de mètres du sol. En 1989, Falcone avait déjà échappé à un attentat, et les instances criminelles italiennes avaient plus d’une fois projeté de le trucider d’une manière ou d’une autre. Le criminel, dirigeant de la Cosa Nostra à l’époque, Toto Riina, projetait par exemple d’envoyer son fils mourant perpétrer un attentat suicide contre le juge. Un peu avant l’été 1992, les 500 kg d’explosifs qui avaient été coulés dans le bitume ayant servi à construire l’autoroute A29 en Sicile eurent raison de la vie de Falcone, sa femme, ainsi que des hommes chargés de leur protection. L’autoroute fut détruite sur plus de 100 mètres. Quelques minutes après l’explosion toute l’Italie fut plongée dans la torpeur, comme quelques années plus tard le furent les États-Uniens face aux attentats du 11 septembre 2001. Aujourd’hui encore l’assassinat du juge Falcone, de sa femme et de son équipe est considéré comme l’un des attentats les plus spectaculaires commis sur le sol européen. Paolo Borsellino, autre juge antimafia, a vu mourir son ami Falcone dans ses bras. À 16 h 58 et 12 secondes, le 19 juillet 1992, il fut pulvérisé avec sa voiture dans un attentat qui fit, également, perdre la vie à sa garde rapprochée tout en détruisant les 113 logements alentour. En quelques mois d’intervalle, le crime organisé faisait preuve de sa puissance et de sa capacité à porter des coups potentiellement fatals à l’État de droit italien, tout en terrorisant l’ensemble de la population. Si 1992 est une date importante, c’est que cette année-là, pour la population européenne, la mafia a cessé d’être un mythe romantique, elle est devenue une insupportable réalité. Penser que ces groupes criminels sont composés de malfrats aux méthodes barbares agissant contre un système qu’ils réprouvent, c’est tenter de se rassurer en simplifiant la situation.

« Le juge Falcone a commencé à mourir en 1988 »

En 1988, le juge Antonino Caponeto, créateur du pool antimafia de la justice italienne quitte ses fonctions. Pour lui, aucun doute, c’est bien Giovanni Falcone qui va lui succéder. De façon surprenante, c’est Antonio Meli, farouche opposant au principe du pool antimafia, et ne portant pas le juge Falcone dans son cœur, qui est nommé par le Conseil Supérieur de la Magistrature italien pour remplacer Caponeto. Ce dernier dira un jour à ce propos « Le juge Falcone a commencé à mourir en 1988 ». Quelques années plus tôt, le 2 novembre 1975, le corps en bouillie du cinéaste et poète italien Pier Paolo Pasolini était retrouvé sur une plage romaine. On retrouvait, chez lui, quelques jours plus tard, un manuscrit inédit, avec plusieurs pages manquantes. Il s’agissait de Pétrole : une charge violente contre le grand patronat italien et l’infiltration du crime organisé au sein de quelques grandes entreprises. L’un des assassins du réalisateur se dénonça assez vite. Pendant longtemps, la thèse officielle était celle d’un meurtre crapuleux perpétré par un prostitué. On en profita pour insinuer que le cinéaste connaissait les risques, limite qu’il l’avait bien cherché. Ce n’est que récemment, en 2010, que la justice italienne décida de ne plus écarter le rôle, dans l’homicide de l’artiste, du patronat italien craignant de voir mit à jour ses liens avec le crime organisé. Plus en amont, on pourrait aussi évoquer la bienveillance de l’armée américaine envers ces « familles » pour rétablir l’ordre, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, dans les maquis tenus par les résistants italiens. Les alliés avaient vaincu les fascistes, mais les capitalistes avaient un nouvel ennemi : le communisme. On le sait, nécessité fait loi. Les différentes mafias ont su tisser des liens de plus en plus complexes et importants au sein même de l’économie légale et des institutions de la jeune République italienne. Elles ont su également profiter des crises économiques pour étendre leur puissance dans le monde entier.

ne pas rejeter en bloc un tel déchainement de kitsch et de misogynie

De ces assassinats barbares perpétrés par des tueurs de la mafia sur des cibles bien définies, il n’en sera pratiquement pas question dans la série italienne 1992. Cependant, ils en sont le contexte. Surfant sur le succès de l’adaptation sérielle de Gomorra, Stefano Accorsi (acteur de Romanzo Criminale) s’appuie sur le scénariste Alessandro Fabbri et le réalisateur Giuseppe Gagliardi pour continuer à scruter la passionnante histoire récente de l’Italie. Il en profite, également, pour se donner l’un des rôles principaux : Léonardo Notte. Ces précédentes séries à succès cherchaient à rattacher une réalité à tout un pan du cinéma italien : le polar d’extrême gauche. Avec 1992, il n’en est rien. Les acolytes cherchent plutôt à reproduire dans la fiction la vulgarité esthétique de la Rai. Cette chaîne italienne est symptomatique des années 90 et connue pour avoir imposé l’habillage esthétique et idéologique du paysage politique italien. Il faut un moment pour accepter le procédé, ne pas rejeter en bloc un tel déchainement de kitsch et de misogynie. Les actrices sont ici toutes superbes, mais filmées comme des objets sexuels, à coup de gros plans sur les fessiers et les poitrines avantageuses. Tout respire ici le machisme, le patriarcat et le bling-bling. Seule en fait la direction musicale permet d’échapper au malaise qu’induisent les choix esthétiques des créateurs. Il y a en effet un plaisir non feint à se replonger dans l’eurodance et le rock alternatif qui étaient alors en pleine gloire. D’épisode en épisode, la vulgarité finit par s’estomper et l’on voit alors enfin émerger des personnages, ceux qui deviendront les fils conducteurs du récit. Pas de hasard à ce que 1992 cesse de filmer ses actrices comme des starlettes berlusconnienes au moment même où deux d’entre elles, Veronica Castello (Miriam Leone) et Bibi Mainaghi (Tea Falco) prennent leur destin en main. Alors que la série débute à travers les yeux d’un jeune flic séropositif et de Léonardo Notte, les créateurs finissent par prendre parti pour les laissés pour compte, les escorts girls par dépit, junkies ou simples troufions. Loin de vouloir suivre le parcours héroïque des figures anti-mafieuses, les showrunners préfèrent saisir l’ambiance d’une époque et tenter de faire comprendre comment des hommes d’entreprise, des patrons de chaînes de télévision, des banquiers, des avocats, des petits fonctionnaires, de simples soldats, des électeurs ordinaires, des flics et des juges ont laissé s’installer, ou bien ont participé à l’établissement d’un système aboutissant au contrôle, presque entier, de l’État italien par le crime organisé avec l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi.

Pietro Bosco (Guido Caprino), qui se voit catapulter au milieu des cadres du parti fasciste de la Ligue du Nord

Arrêtons-nous d’ailleurs sur ce jeune soldat, Pietro Bosco (Guido Caprino), qui se voit catapulter au milieu des cadres du parti fasciste de la Ligue du Nord, après avoir sauvé l’un d’entre eux d’une agression. Il est, sans doute, le personnage le plus attachant de cette première saison. Prolo de base, abandonné par l’État italien à qui il a rendu service, Pietro est impulsif et peine à canaliser sa colère. Sans illusion il accepte, sans joie ni conviction, de rejoindre les dirigeants de la Ligue du Nord. Il comprend très vite que cette formation politique médiatisant une attitude anti système est au contraire un des maillons du système et que La Ligue ne voit en lui qu’un produit publicitaire, une figure de héros s’exprimant dans la langue du peuple. Un moyen d’accéder au pouvoir. Progressivement, en se liant avec son vieux voisin Gaetono Nobile, membre des Démocrates Chrétiens, Pietro Bosco s’affirme avec intelligence au sein de la Ligue du Nord. Jouant autant de son passé de soldat que des méthodes les plus viles, Pietro devient l’homme politique incontournable de la Ligue du Nord. À force de frayer avec le microcosme politique italien, il fera la rencontre de Veronica Castello, sublime jeune femme abimée par la vie, utilisée indifféremment par les hommes politiques, les patrons de chaînes et autres pontes du cinéma comme objet sexuel. Doté d’un fort sens de la morale, et d’une sincérité rare dans ce milieu, il s’entiche de Veronica et s’impose très vite à elle comme une apaisante béquille. Pietro Bosco est loin de l’image du petit nazillon que l’on pourrait se faire. Apolitique et opportuniste par nécessité, plus que part goût du pouvoir, il n’en reste pas moins fier de ses origines. Le genre de caractère très éloigné des amis de Veronica, bourgeois politisés, progressistes cyniques, qui verront en lui un fasciste qu’il n’est pas. En Italie comme ailleurs, l’extrême droite se nourrit du ressentiment des classes populaires face à un système vérolé de toutes parts et comme n’importe quel autre mouvement, les utilise. Le virus du racisme et du machisme sont, eux, déjà depuis longtemps inoculés dans l’ensemble de l’échiquier politique.

l’Opération Main Propre, au cœur du récit de 1992

Autre personnage à ne pas négliger, mais bien moins réussi : Lucas Pastore, jeune flic, chien fou de l’Opération Main Propre, au cœur du récit de 1992. Image du héros auquel le public se doit de s’accrocher, spectateur autant que lui des drames (parmi lesquels les meurtres de Falcone et Borsellino) qui se dérouleront tout au long de la saison. Il a ceci d’agaçant d’être un peu trop lisse, et d’agir de façon attendue. Forcement effronté, court-circuitant sa hiérarchie pour arriver à faire avancer l’enquête, il franchit parfois la ligne jaune de la légalité. Pire encore, les showrunners lui ont créé une motivation, une faiblesse « l’humanisant ». Une facilité scénaristique très scolaire permettant soi-disant de faire comprendre au spectateur l’engagement personnel du personnage contre la corruption. Lucas Pastore est séropositif, la conséquence d’une transmission sanguine avec du sang contaminé. La cible de l’enquête de cette première saison n’est autre que Michele Mainaghi, un chef d’entreprise soupçonné d’avoir perçu de l’argent du crime organisé. À la tête d’un consortium pharmaceutique, le père de Bibi Mainaghi (qui finira forcement dans les bras de Lucas), n’est pas seulement, pour le jeune policier, un patron corrompu, mais également le principal responsable de sa contamination. Il est assez pénible d’être confronté à tant de condescendance de la part des créateurs de la série. Ils ne semblent pas faire confiance à l’intelligence du spectateur pour accepter une chose toute simple : la foi en la justice, dans l’État de droit, comme seule motivation pour lutter contre la mafia. Pourtant, il faut le dire, c’est bien ce qui motivait les équipes qui entouraient les deux juges antimafia. Avec cette dramatisation à outrance et totalement artificielle, le personnage de Lucas Pastore ne fait pas honneur a ces petites mains de la lutte antimafia, et encore moins à ceux qui ont donné leur vie à cette époque pour avoir lutté contre le crime organisé. La diffusion de 1992 est d’ailleurs une opportunité de leur rendre hommage, on peut évoquer par exemple les hommes et les femmes qui protégeaient Falcone et Borsellino : Capuzza Paolo, Cervello Gaspare, Corbo Angelo, Costanza Giuseppe, Ferro Vincezo, Gabriel Eberhard, Gabriel Éva, Ienna Spano Pietra, Mastrolia Oronzo ainsi que Emanuela Loi, Walter Eddie Cosina, Agostino Catalano, Claudio Traina, Vincenzo Li Muli. Ce sont eux qui ont en partie inspiré le personnage de Lucas Pastore et de ses collègues, et il est dommage en retour d’avoir aussi peu travaillé la profondeur du personnage.

Loin d’être inintéressante, 1992 profite d’un contexte et d’un matériel historique passionnant.

Reste Léonardo Notte. Ce dernier est embauché par Publitalia80, une régie publicitaire, création de Silvio Berlusconi, travaillant pour le patronat italien. Par son statut, il sera amené à frayer au sein des différents milieux décrits dans la série. Proche au final du publicitaire qu’incarnait Gaël Garcia Bernal dans No de Pablo Larrain, son parcours tout comme son intuition professionnelle font de ce personnage une parabole de la transformation de l’homme politique en simple communiquant. Ex-leader d’un groupe d’extrême gauche, et déçu par le cynisme de ses camarades, il est, dans 1992, moteur du changement moral et politique des élites italiennes. C’est lui qui par pur cynisme poussera par exemple un patron de chaîne à suivre la Rai en médiatisant le culte de la nymphette dans le paysage audiovisuel italien. C’est lui aussi, à la toute fin de la saison, qui cherchera à pousser l’entourage de Berlusconi à le convaincre de s’engager en politique. Pour Notte, les démocrates-chrétiens, favoris des prochaines élections, n’ont aucune chance de remporter la victoire. Il est le personnage qui est le plus à l’image des années 90 en Italie, et comme toute la société italienne, il semble ne pas saisir la puissance du crime organisé au sein de l’économie légale. Une puissance que le spectateur est sans doute le seul à saisir, puisqu’à la tête de Publitalia80 se trouve un proche de Berlusconi. Celui qui, on le sait aujourd’hui, va permettre à la mafia de conquérir les rênes du pouvoir suprême italien : Marcello Dell’Utri.

L’époque des bouchers tels Toto Riina est, en Italie en tout cas, en train de s’effacer

Loin d’être inintéressante, 1992 profite d’un contexte et d’un matériel historiques passionnants. Tout au long de cette première saison se profile, en creux, la montée en puissance de la bourgeoisie mafieuse. Les sommes phénoménales engrangées par le commerce des différentes drogues, des armes et de la traite d’êtres humains ont permis aux organisations criminelles de prendre le contrôle d’entreprises (ici celle de Mainaghi), voire de multinationales, ou même des banques (telle HSBC) en difficulté financière. Les malfrats d’hier se sont donné le droit d’offrir à leur descendance la possibilité de s’inscrire dans les plus grandes écoles ou universités d’Europe et des USA. Tout en gardant un pied dans les territoires historiques de la mafia, les familles criminelles ont ainsi réussi à investir aussi bien économiquement que physiquement les institutions étatiques et financières dans les pays les plus stratégiques pour leur business. L’époque des bouchers tels Toto Riina est, en Italie en tout cas, en train de s’effacer pour faire place à une forme plus policée, mais tout aussi dangereuse du crime organisé. Roberto Saviano rappelait dans Gomorra que les stratégies économiques des mafias italiennes ne s’inspiraient plus du capitalisme, mais qu’elles en étaient l’avant-garde. Bibi Mainaghi, la fille de Michele, va très vite s’en rendre compte. Après l’étrange « suicide » de son père, elle sera finalement contrainte sous la menace d’un « actionnaire » d’accepter les pratiques criminelles de sa propre entreprise. Malgré ses faiblesses et ses défauts, 1992 peut très bien rebondir par la suite, à l’image d’Engrenages dont la première saison n’était pas exempte de défauts. En cas de renouvellement, il est en effet bien possible que cette série devienne incontournable. C’est en tout cas ce que l’on espère.

1992, sur une idée de Stefano Accorsi,  scénario et création: Alessandro Fabbri, Ludovica Rampoldi, Stefano Sardo  réalisation: Giuseppe Gagliardi. Avec : Stefano Accorsi, Guido Caprino, Miriam Leone, Tea Falco, Domenico Diele, Alessandro Roja. (Première saison diffusée sur OCS en 2015)

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

Be first to comment