Microbe et Gasoil : Les fous du volant

Nos notes

Cela fait au bas mot une petite dizaine d’années qu’on espère secrètement retrouver l’émoi tendre et frissonnant du cinéma de Michel Gondry. Tout en enchaînant les projets rarement déshonorants (The We and the I en premier lieu), la filmographie du maître clippeur devenu coqueluche du cinéma de l’imaginaire dans les années 2000 avait un peu tendance à pédaler au ralenti. Broyé par l’expérience difficile de The Green Hornet (pas si honteux que ça d’ailleurs), Gondry avait suscité pas mal d’espoirs en se confrontant frontalement (enfin) à Boris Vian, dont la littérature infusait déjà dans bon nombre des œuvres de Gondry.

Las. Trop lourd, trop gros, trop frustrant, L’Écume des jours a fini par entraîner Gondry vers le fond. Cela se sent même dans le film sans même besoin de l’entendre de la bouche du cinéaste : trop ambitieux peut-être, il y semblait comme paralysé par son propre sujet, incapable d’en faire jaillir plus que quelques fulgurances formalistes sans jamais trouver le cœur de l’œuvre de Boris Vian, celui déchiqueté de Colin de Chloé, comme étouffés sous la ouate.

Il a fallu faire le vide, le tri, tourner le dos à l’ombre pesante du maître Vian. Pour quoi faire ensuite ? D’abord s’effacer, en l’occurrence derrière la parole de Noam Chomsky, dont il a mis en images la conversation qu’ils eurent ensemble en 2013. Puis vint la tentation de se relever et de se confronter à un autre géant de l’imaginaire : Philip K. Dick. C’est le projet Ubik, un projet serpent de mer, un vieux fantasme d’adolescent, abandonné l’an dernier (et sur lequel il n’a toujours pas prévu de revenir de son propre aveu). C’est finalement la troisième voie qui s’imposera à lui : celui du retour aux sources.

Ce retour aux sources, c’est Microbe et Gasoil, en dépit de la présence comme fil conducteur d’Audrey Tautou au générique (sans compter celles, plus anecdotiques, de son comédien récurrent Sacha Bourdo ou de son compositeur Étienne Charry qui passe ici devant la caméra). Celle-là même qui lui a conseillé de laisser tomber Ubik et de s’embarquer dans ce projet plus modeste, mais pas forcément mineur. Œuvre adolescente mélangeant souvenirs et rêves d’adolescence, Microbe et Gasoil raconte l’amitié improbable de deux misfits, Daniel Guéret, dit Microbe (Ange Dargent) et Théodore Leloir, dit Gasoil (Théophile Baquet).

Microbe, cela se devine aisément, c’est Gondry : le jeune homme lunaire, pour qui tout est créatif, qui dessine des femmes à poil sur lesquels il se masturbe quand il n’essaie pas de faire le portrait de sa camarade de classe Laura, dont il est (pas si) secrètement amoureux, pour lui déclarer sa flamme. Gasoil, quant à lui, est comme une sorte d’ami imaginaire incarné, syncrétisme de plusieurs copains d’enfance, réunis en un seul personnage, qui semble traverser le film comme une étoile filante. Passionné de mécanique, solitaire, cynique, pince-sans rire, il est autant un ami intime qu’un modèle de vie pour le jeune Daniel, qui le suit comme fasciné. Ensemble, ils se fixent comme but de partir ensemble en vacances loin de leurs familles dysfonctionnelles. Et ce quitte à monter leur propre véhicule pour cela.

Ce véhicule sera la star du film, trouvaille permanente d’artifices ludiques et comiques qu’on croirait sortie de l’établi de Géo Trouvetou. Avec son apparence toute biscornue et sa « planche de camouflage » (meilleur running gag comique qu’on ait vu depuis pas mal de temps), cette « maison suédée » nous reconnecte immédiatement avec ce qu’on aime le plus chez Gondry : cette innocence du fait main, ces dessins d’enfants qui prennent vie dans notre monde, cette extension de l’imaginaire dans le réel où tout devient possible.

L’autre trouvaille du film est sans aucun doute le jeune Ange Dargent, 14 ans et demi, qui traîne sa mollesse rêveuse sous sa crinière androgyne. Le film passe son temps à jouer sur l’identité du jeune garçon : trop petit pour son âge et surtout toujours comparé à une fille. Et au vu de sa coupe de cheveux tombante que ses copains, des prostituées chinoises et même certainement Gondry lui-même s’amusent à joyeusement maltraiter, on pourrait presque se laisser prendre à la confusion. On croirait presque découvrir derrière quelques mines renfrognées capables d’osciller en un plan entre le boudeur et l’enfantin un alter ego masculin de Mia Wasikoswka. Vraie boule d’énergie qui ne demande qu’à exploser, le jeune homme permet à son personnage de révéler toute sa candeur et toute sa frustration, faisant poindre une mélancolie adolescente qui tape particulièrement juste.

Sous ses allures de fantaisie intemporelle (le film parle de l’enfance de Gondry mais est situé à notre époque) mixant le teen movie et la Nouvelle Vague, le road movie et le cartoon, le cinéaste dresse un pont entre passé et présent. Ou plus précisément entre son passé et son présent. Car il a beau s’en défendre, il n’y a rien de vraiment innocent (du moins du point de vue du spectateur) à voir Microbe et Gasoil sortir maintenant, à ce moment de la carrière de Gondry. Sorte de psychanalyse sur grand écran, le film réfléchit sur le sens de la création artistique, sur le désir de liberté et sur toute une série de sujets qui sont autant ceux des ados d’aujourd’hui que ceux d’hier, aujourd’hui devenus grands.

De manière assez troublante, Microbe et Gasoil sort en salles quelques semaines après une autre grande réflexion sur les restes de notre adolescence perdue, le très beau Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin. Outre les tignasses touffues de Quentin Dolmaire et Théophile Baquet, les deux films ont également le point commun d’arriver à nous faire plonger en profondeur dans la nébuleuse de nos mémoires et la nostalgie de notre enfance, avec une sensibilité à fleur de peau qui n’efface en rien ce que cette nostalgie a de « réarrangé », de conditionné par ce que l’on est devenu.

Joliment personnel et touchant, Microbe et Gasoil est une radioscopie sincère de l’individu Gondry et en quelque sorte un état des lieux de son cinéma. Un état des lieux qui nous donne espoir en nous faisant sortir de la salle avec l’impression d’avoir retrouvé quelqu’un qu’on avait un peu perdu de vue, comme un vieux souvenir d’enfance.


Microbe et Gasoil de Michel Gondry, sortie le 8 juillet 2015, avec Ange Dargent, Théophile Baquet, Diane Besnier, 1h43

Verdict ?

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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