Les Ordres – Cannes Classics

Un film toujours d’actualité.

C’est ce qu’on dit des films politiques lors de leur rediffusion, qu’ils sont toujours d’actualité. Ou c’est ce qu’on dit des films qui présentent un tournant politique historique, que cette histoire est toujours d’actualité. C’est alors qu’on se voit répéter l’histoire. Si un film est toujours d’actualité c’est quand quelque part, nous avons collectivement échoué.

Trente ans après son passage en compétition, Le Festival de Cannes présente la version restaurée du film Les ordres du québécois Michel Brault dans la sélection Cannes Classics. Le film avait remporté le prix de la mise en scène aux côtés de Section spéciale de Costa-Gavras d’ailleurs présent cette année en tant qu’invité d’honneur.

Pour la petite histoire, Les ordres met en scène les événements de la Crise d’octobre de 1970 au Québec. Après deux enlèvements perpétrés par le Front de Libération du Québec, dont celui du ministre de Travail et de la main d’œuvre Pierre Laporte, le gouvernement instaure la Loi des mesures de guerre canadiennes qui permet aux forces de l’ordre d’appréhender et de retenir qui que ce soit sans justifications nécessaires. Le film prend le point de vue des civils car, comme toujours, c’est eux qui paient.

En filigrane, et c’est pourquoi le FLQ se battait quoi que l’on pense de leurs méthodes, ce sont les inégalités entre une majorité francophone pauvre et une minorité anglophone riche, très sommairement, qui mènent à la Crise d’octobre. Une guerre des classes mêlée à des oppositions culturelles fondamentales. Le FLQ est un groupe terroriste, sans doute, et les terroristes, eux sont souvent les résultats inavoués d’une société malade. Aucune surprise alors que le gouvernement réponde par le fascisme.

Trente années plus tard, le film et le Québec ont continué leur petite histoire respective. On retiendra deux référendums ratés, les résultats du deuxième étant encore discutables étant données les manipulations gouvernementales qui y prirent place. Les événements que Les Ordres met en scène devraient être choses du passé, ils ne le sont pas complètement.

Quelques semaines à peine avant cette 68e édition du festival de Cannes était distribué en salles le mineur mais efficace Corbo de Mathieu Denis, film sur une cellule du FLQ avant la crise. On pouvait alors lire dans la presse que, vous l’aurez deviné, l’histoire présentée dans le film était toujours d’actualité.

C’est que, si les événements de la Crise d’octobre aidèrent une prise de conscience populaire qui s’installait à l’époque, celle-ci a fini par s’effacer au profit d’un renoncement tranquille, d’une acceptation dépitée des règles imposés par les gouvernements. C’est peut-être l’échec souverainiste, ou simplement un épuisement. Alors qu’une nouvelle jeunesse québécoise ose s’insurger, la réaction populaire est celle du mépris. Face à des abus de pouvoir évidents des forces, une part des générations plus âgées, celles qui ont justement vécu la Crise d’octobre, a la fâcheuse tendance de cracher sur ceux qui n’éprouvent pas leur dépit.

Ça, c’est au Québec. Mondialement, on assiste lentement à l’instauration de lois réduisant la vie privée, donnant de nouveaux pouvoirs aux gouvernements, lois qui ont d’ailleurs déjà prouvé leur inefficacité par rapport à leur but annoncé. Le cinéma politique est alors important, non seulement pour se rappeler l’histoire, mais pour voir le travail encore à faire.

Que Le Festival de Cannes présente Les ordres après ces trente années est peut-être un geste significatif, mais il l’aurait été quelle que soit l’année. L’œuvre de Michel Brault en est une qui n’a jamais perdu son mérite. Les ordres est toujours d’actualité, bien sûr, parce que c’est un film qui n’a jamais arrêté de l’être.

Les Ordres, de Michel Brault avec Helene Loiselle, Jean Lapointe, Claude Gauthier. 1974

« 26 janvier 1988, le monde change, Olivier Bouchard naît. Vingt-trois années plus tard, après avoir reçu les honneurs pour ses études en scénarisation cinématographique à l’UQAM, la plus prestigieuse université hippie d’Amérique du Nord, il fait un voyage culturel en France où il devient rédacteur vedette (parmi plusieurs autres) pour Les Fiches du Cinéma et Cinématraque. Sa cinéphilie est caractérisée par son amour des films ennuyeux, d’où son intérêt pour Alain Resnais, mais son écriture personnelle est définie par l’humble désir de fictionnaliser sa propre vie « avec le même talent qui se retrouvait chez Fellini ».

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