Fast & Furious 7 : harder, stronger

Nos notes

C’était bien la peine d’aller débaucher James Wan, pense-t-on dans un premier temps : Fast & Furious 7 semble reprendre, sans les réassortir, les mantras établis dans les épisodes précédents – séquences d’action improbables, second degré assumé, naïades en bikini et véhicules vrombissants, pour un résultat tour à tour bas du front (faut-il préférer la Corona ou une bonne vieille pression belge : deux écoles s’opposent) et sentencieux (le personnage de Vin Diesel, jamais avare d’une bonne formule sur l’importance de la famille). Peut-être en attendait-on trop du cinéaste, dont le talent jusqu’ici avait consisté à compiler d’anciennes figures (Insidious, précipité d’épouvante) et à tirer le meilleur parti de budgets modestes. Peut-être la marche était-elle trop haute qui consistait à réinitialiser la franchise tout en subissant le poids de sa veine telenovelesque (résurrection et amnésie de Lettie Ortiz, ligne narrative ouverte dans un précédent opus et ici bouclée) et de son budget surgonflé (250 millions de dollars, contre 38 pour le premier opus).

Cette première impression n’est pourtant qu’un trompe-l’œil. Franchise à la croisée des chemins, déjà riche d’aventures passées (mine de rien, le premier film remonte à 2001) mais pas encore sur le retour, tentée de jeter un coup d’oeil dans le rétro mais toujours tenue de foncer pied au plancher, Fast & Furious tâche aussi, de toute évidence, de se poser en alternative crédible à la franchise Expendables, comme en attestent les présences de Jason Statham, de Kurt Russell (l’une des dernières grandes figures des eighties à n’avoir pas encore été cooptée par la grande entreprise nostalgique hollywoodienne) et des athlétiques Tony Jaa (Ong-bak) et Ronda Rousey (combattante de MMA passée au cinéma dans Expendables 3).

En cela, rien de nouveau : l’intérêt d’une saga d’action se mesure à la façon dont elle trouve à se reconfigurer, dont elle emprunte en allant des motifs contemporains (quadrillage satellitaire et hacking, lequel se voit ici réduit à son expression minimale : geek tapotant sur un clavier + barre de téléchargement) ou canoniques (cavaler d’un continent à l’autre, tels James Bond et Ethan Hunt – une séquence à Dubai louche d’ailleurs ostensiblement sur Mission : Impossible 4). Dans son dernier épisode en date, Expendables 3 accomplissait le mouvement inverse : de jeunes recrues suggéraient à Stallone & Cie d’y aller en douceur ; le piratage informatique du système de sécurité d’un bâtiment ennemi devenait, sinon une alternative, un prologue à l’artillerie lourde.

Comme Expendables, Fast & Furious procède donc par accumulation : il s’agit de réunir tous les personnages de la saga, certains rangés des voitures pour cause de vie de famille (Jordana Brewster), d’autres à l’état de pur souvenir (Gal Gadot, convoquée le temps d’un flash-back furtif), quitte à montrer, pour la troisième fois (après les épisodes 3 et 6) la mort de Han (façon pratique, au passage, de raccrocher les wagons d’une narration joyeusement incohérente à l’échelle de la saga). L’exercice ne va pas sans risque. Dans ces films-là, il manque toujours quelque chose – l’esprit pur et premier degré de l’actioner eighties, que notre nostalgie seule, à quelques rares beaux films près, aura rendu si précieux – ou quelqu’un – syndrome du collectionneur dépaquetant sa toute dernière figurine : sitôt Willis ou Schwarzenegger convoqués, la déception guette, on se languit de l’arrivée de Gibson – il reste encore un peu de place sur l’étagère. D’où l’impression que les films ne sont jamais tout à fait dans l’ici et maintenant, qu’ils ne tiennent que par ce qu’ils ravivent – le souvenir des épisodes précédents – ou annoncent – la surenchère faisant loi, plus de héros, plus d’explosions à venir. Ici, ce n’est plus tant la présence de Jason Statham en méchant cartoonesque que la promesse (littérale) de son retour prochain qui excite le plus l’imagination.

D’où le fait, sans doute, qu’il se dégage du film – moins sensible au spectacle de la matière transfigurée par la vitesse qu’à celui d’un grand carambolage de tôle et de béton, plus fat que fast en somme, et en cela moins immédiatement aimable que les premiers épisodes – une impression de pesanteur, Wan ne regagnant le vertige de la vitesse que dans la chute, à l’occasion d’une scène (peut-être l’une des plus belles de la franchise) où six bolides sont parachutés d’un avion. Il fallait donc pour cela que les roues ne touchent plus l’asphalte – comme si la saga peinait à présent à opérer en ligne droite, ce que viendra confirmer le bouquet final, où les personnages tournent en rond dans les rues de Los Angeles, en tâchant d’échapper à un programme de localisation. Compte alors moins le vacarme des machines que la façon dont les corps trouvent à s’en extirper, à glisser d’un habitacle à l’autre – et il faut dire que c’est assez beau. Mais le film, décidément indécis, ménage dans le même temps, par le biais d’un montage parallèle, un face-à-face musclé entre Diesel et Statham. D’un côté, le ballet des trajectoires ; de l’autre, la violence des impacts. D’un côté, se soustraire au regard de l’ennemi ; de l’autre, le ratatiner à mains nues.

Cet embrouillamini formel culmine dans une longue séquence d’hommage à Paul Walker, décédé en marge du tournage dans un accident de voiture, alors même qu’il lui restait des séquences à tourner. L’exercice, proche du fan-service, impose à Wan d’en rabattre sur toute ambition de mise en scène, mais cette intrusion du réel (consistant en un montage d’images des épisodes précédents, donnant ainsi à voir le passage du temps sur le visage des interprètes) dans la fiction confuse et abracadabrante du film produit un effet inattendu. D’autant plus que, tout du long, la présence de Walker à l’écran aura été sujette à interrogation. Au vu des moyens employés par la production pour pallier sa mort (doublures et / ou images de synthèse, selon les scènes), ses adieux au récit sont aussi une résurrection numérique, chacune de ses apparitions se voyant frappée d’incertitude (est-ce lui, est-ce un autre, est-ce un peu des deux ; a-t-il réellement « joué » tel ou tel plan, les traits de son visage ont-ils été animés en post-production ?). Au sortir d’Insidious : Chapitre 2, Wan avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus : c’en était fini des apparitions, fini du fantastique. Le voilà pourtant qui, malgré lui, fraye ici avec son plus beau fantôme. L’occasion semblait donc belle d’orchestrer ici la sortie de scène du personnage au terme d’une énième action héroïque, d’un carambolage du feu de Dieu, d’homogénéiser ainsi sa trajectoire avec celle de son interprète. Mais le héros trompe la mort et conjure le sort comme autrefois, et le film lui assigne une autre fin – assez belle au demeurant –, le quittant au volant de son bolide, parti pour arpenter une route enfin libre d’ennemis et d’obstacles.

Beauf et sentimental, pataud et gracieux, en définitive moins cynique que généreux, Fast & Furious conjugue les contraires en un instantané de blockbuster contemporain. Enflure des cascades, rebondissements improbables, casting all-stars (tous vos héros dans une même aventure !) : on discerne davantage, à chaque nouvel épisode, la main de l’enfant – possible grand frère de celui de La Grande aventure Lego – faisant sauter ses Hot Wheels par-dessus les précipices et ramenant à la vie ceux qu’il avait, l’instant d’avant, voués à une mort certaine. Aussi l’une des répliques récurrentes du film (« One last ride », sonnant comme la promesse d’un baroud d’honneur) n’est-elle que parole en l’air. Personne ne croit en ces adieux au music-hall bisannuels – il ne sera jamais temps de ranger le coffre à jouets.

Fast & Furious 7, James Wan, avec Vin Diesel, Paul Walker, Jason Statham, Etats-Unis, 2h17.

Verdict ?

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