[L’image de l’année] Un homme très recherché : la sortie de Philip Seymour Hoffman

L’agent secret, encore secoué par ce qui vient d’arriver, roule sans avoir l’air de savoir où il va. Il finit par se garer et descend de la voiture. La caméra, qui l’accompagnait jusqu’ici, reste dans l’habitacle. Statique. Impuissante, elle observe, à travers le pare-brise, l’homme passer une ultime fois devant elle, avant qu’il ne disparaisse du cadre. Puis vient le noir, et le générique.

La sortie de champ qui clôt Un homme très recherché n’a rien de très risqué, ni de révolutionnaire, cinématographiquement parlant. D’ordinaire, on parlerait de conclusion facile, sans imagination. D’une fin de feignasse. Or, ici, c’est Philip Seymour Hoffman qui se dérobe à la caméra, et l’image se dote irrémédiablement d’une forte charge symbolique. Le personnage quitte le plan alors que l’acteur qui l’incarne ignore qu’il quitte lui-même les écrans de cinéma. Quelques mois après le tournage, le 2 février 2014, Philip Seymour Hoffman est retrouvé mort à son domicile new yorkais. L’annonce de son décès plonge les amoureux et les professionnels du cinéma dans un état mêlant sidération, hébétude et profonde tristesse. Il avait 49 ans.
Ce dernier plan est donc une double sortie de scène. Celle d’un agent secret qui abandonne la caméra (et donc les spectateurs) en gardant pour lui ses mystères et les mille questions agitant son esprit à propos de ce qu’il vient de vivre. Celle aussi d’un acteur quittant brusquement le public qui ne le reverra plus dans un premier rôle. Une fin brutale, sans révérence, ni adieu.
« L’ironie, c’est que ce plan n’était pas dans le scénario », a confié le réalisateur, Anton Corbijn à Première, au moment de la sortie du film. « On venait de tourner la scène finale (…) mais je n’étais pas satisfait. (…) Sur un coup de tête, j’ai pris Philip à part, je lui ai demandé de monter dans la voiture en lui disant de rouler au hasard, sans s’arrêter. (…) Sur le moment, j’avais envie de laisser la caméra tourner encore un peu. Plus tard, sur la table de montage, je me suis rendu compte que c’était la meilleure des fins possibles. (…) Evidemment, cette fin a pris un autre sens avec la mort de Philip et j’en ai très vite été conscient. Mais je me suis interdit de toucher au film à cause de cet événement. Parce qu’il était fini avant que Philip ne parte, parce qu’il l’avait vu tel quel et qu’il en était très fier monté comme ça. »
La force du cinéma réside aussi dans ces « accidents », dans ces imprévus, qui s’entrechoquent inconsciemment avec la réalité. Ici, ils rendent, malgré eux, un hommage prémonitoire à un homme très estimé.

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