Interstellar : vers l’infini (et au-delà ? pas grand-chose)

Nos notes

Gravité : le mot est répété à l’envi tout du long du nouveau film de Christopher Nolan et, pour que le spectateur comprenne bien qu’il s’agit de son programme, le cinéaste ira jusqu’à le mettre en scène. On peut y déceler la manifestation de l’inconscient jaloux du cinéaste vis-à-vis de son confrère Alfonso Cuaron. Joueurs, on y verra plutôt un aveu. De film en film, Nolan ne se départ pas de son insupportable sérieux. Une tendance psychorigide qu’il alourdit depuis Batman Begins, en s’associant avec l’impérieux compositeur Hans Zimmer.

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À l’évidence, ses derniers films trahissent son incapacité à évoluer dans un milieu qu’il peine à occuper, Hollywood. Non que le territoire le rejette, bien au contraire, mais le cinéaste ne s’y sent pas à son aise. La précipitation du montage de The Dark Knight et les grosses ficelles scénaristiques qui tenaient sa suite en sont la preuve. Là où il souhaiterait user de son art comme d’un moyen de déceler la magie du monde, il doit se confronter aux infrastructures de la Mecque du cinéma occidental. Tout est dit dans Le Prestige, son meilleur film, où la science le dispute à la magie, et où Nolan révèle sa fascination pour le spectacle autant que son incapacité à s’y plier. La révélation finale, le « truc » que le cinéaste nous aura caché jusqu’à la fin justifie de voir en ce film une réflexion sur son propre travail et son rapport aux structures. Interstellar aurait pu être une nouvelle tentative d’atteindre la légèreté du pur spectacle. Mais voilà : sa pesante gravité, une nouvelle fois, fait retomber notre enthousiasme. Il y a pourtant, paradoxalement, de quoi s’interroger quant à la légèreté avec laquelle il traite son scénario, les incohérences qui plombent le film le tirant vers la plus pathétique des séries B. Ses longues scènes d’explications scientifiques, touchantes dans certaines productions fantastiques des années 50, semblent ici, dans la logique d’une recherche de réalisme, plutôt gênantes. Faut-il qu’il manque à ce point de confiance en l’intelligence de son public pour lui faire ainsi comprendre, si vite, comment tout cela va finir ?

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C’est d’autant plus dommage que le film est visuellement plutôt réussi, et qu’il faut reconnaître que le combat de Nolan pour imposer un tournage en pellicule 35 mm est d’une cohérence artistique assez unique à Hollywood. Loin de constituer une coquetterie, ou un caprice de star, le recours à la pellicule est ici crucial. Personnage à part entière, elle insuffle au film, davantage que le récit, un parfum de mélancolie, et confère à sa scène centrale son importance. Le cœur du film, et celui du cinéaste, logent dans une chambre d’enfant. Idée naïve, mais belle, qui offre enfin un peu de légèreté au film. Comme dans le chef-d’œuvre de Pixar, Monstres & Cie, il y est question de portes que l’on ouvre, et d’autres qui restent fermées. Il y est question, aussi, de codes à déchiffrer en vue de  sauver l’humanité. Alors même que le père se retrouve enfermé, flottant dans un espace numérique aux airs de Bibliothèque de Babel, sa fille, les pieds sur terre, évolue dans une dimension matérielle que seule la pellicule est à même de faire ressentir. Nolan déploie ici son restant de poésie et démontre ce qu’il y a de magique dans la pellicule – le mystère de la captation du temps, que les progrès techniques du cinéma contemporain tendent à faire disparaître, soit en uniformisant l’image (pour y chercher un idéal de pureté), soit en démocratisant ses usages (en faisant ainsi  perdre aux cinéastes leur statut d’alchimistes). Nolan, à l’instar de Tarantino, s’imagine en dinosaure assistant à l’extinction de son espèce. Il sent qu’il n’a plus sa place dans le paysage cinématographique états-unien. Étrangement, il n’y a là aucune aigreur. Interstellar démontre, au contraire, sa confiance en l’avenir, dans la possibilité que d’autres sachent se servir de ces nouveaux outils pour ouvrir le cinéma à une humanité nouvelle.

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Interstellar, Christopher Nolan, avec Matthew McConaughey, Jessica Chastain, Anne Hathaway, Etats-Unis, 2h49.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

2 Comments

  • Répondre avril 5, 2015

    Bruno

    « que seule la pellicule est à même de faire ressentir »

    oui, ça doit être ça…

  • Répondre novembre 13, 2014

    Denver

    Un film qui symbolise bien Nolan selon nous. Scénario qui boucle la boucle, sa volonté de rattacher science et amour est discutable mais donne le souffle lyrique au film… Un film grand public bien rôdé, on est pas devant Solaris ou 2001, c’est certain, mais ni Alien, Starship Troopers.

    N’hésitez pas à nous rendre visite ici : http://merci90s.tumblr.com/
    On parle de tout ce qui a fait les années 90s, notamment les films !

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