Plaisir coupable ? « Paranormal Activity », une madeleine de frousse

Dans la communauté des amateurs et amatrices de cinéma de genre, confier apprécier la saga “Paranormal Activity” est une hérésie. Déjà que les found footage movies n’ont pas forcément une bonne réputation (le plus souvent, à raison), confesser flipper à la vue de ces lumières qui vacillent, de ces draps qui se soulèvent et de ces portes qui claquent, c’est s’exposer à des sourires narquois et à des regards mi-condescendants, mi-consternés. Pas assez d’action, ni d’hémoglobine pour être respectable. Et respecté… Pourtant, chez moi, cette mécanique du surnaturel lo-fi fonctionne. Et je plaide coupable avec plaisir.

Pommes volantes

Je me souviens bien de ce soir de décembre 2009, où, les fesses scotchées à un siège de l’UGC Ciné-Cité de Lyon, j’ai senti un intense frisson d’effroi me parcourir l’échine lors du dernier plan de Paranormal Activity, premier du nom. En 1h26, j’ai fait un bond d’une quinzaine d’années en arrière, lorsque, gamin, je regardais “Mystères”. Cette émission de TF1, qui agitait mon stressomètre, faisait s’enchaîner les histoires d’esprits frappeurs, de pommes volantes et de murs aux maisons qui saignent (un reportage collector). Autant de reconstitutions improbables qui me promettaient des nuits pas très tranquilles. Je suis retombé quelques années plus tard sur certaines de ces vidéos, et les ai trouvé bien inoffensives. Mais, du haut de mes 10 ans, j’en faisais des cauchemars.

Imagier surnaturel

Un peu plus tard, pour mes 12 ans, on m’a offert une sorte d’encyclopédie des phénomènes paranormaux. Un opus qui n’était pas vraiment destiné aux jeunes lecteurs. Et pour cause, si ces récits de faits présentés comme réels ou, du moins, « mystérieux » et « inexplicables », suffisaient à eux-seuls à m’effrayer, les illustrations achevaient de me terroriser. Je me souviens ainsi d’une photo en noir et blanc, granuleuse, illustrant la « combustion spontanée » de Mary Reeser. On pouvait y voir un bout de jambe, encore chaussé, reposant sur un tas de cendre, seul reste du corps de la vieille dame qui apparaissait tout sourire sur la photographie d’à côté. Je me souviens aussi du chapitre sur le « poltergeist d’Enfield » et de la photo de cette gamine voltigeant dans sa chambre, sous le regard terrorisé de son frère et de sa sœur. Bref, cet imagier (les photos sont facilement trouvables avec Google images) a longtemps nourri mes insomnies. Parce que ces images étaient impressionnante et que j’étais impressionnable, mais aussi parce qu’elles avaient pour décor des lieux très banals, cheaps (une salle de bain dans le cas de l’affaire Mary Reeser, une chambre d’ado avec des posters aux murs en ce qui concerne l’esprit frappeur d’Enfield), soulignant que le paranormal et l’horreur pouvaient survenir dans le très ordinaire. Je trouvais à chaque fois un détail qui me permettait de m’identifier aux victimes de ces faits. Et donc, par extension, je pensais et redoutais que cela puisse m’arriver aussi un jour.

Effrayante banalité

Faites-moi voir une horde de films de zombies : je ne tremblerai pas d’un pouce. Montrez-moi un chapelet de films d’exorcisme : mon effroi sera tout relatif. Proposez-moi un festival de gore : l’exagération annulera toute tension et m’amusera davantage qu’elle ne m’angoissera. En revanche, « Paranormal Activity », ses couples et familles banals, aux physiques banals, vivant dans des maisons banales à la décoration banale – la saga, qui n’emploie aucun acteur connu et se prive de bande originale, s’attache à entretenir cette illusion de banalité – , aimanteront aussitôt ma capacité d’empathie. Et feront l’effet sur moi, d’une madeleine de frousse, convoquant mes nuits blanches et mes peurs d’antan.

La frustration du spectateur

Il ne se passe pas grand chose dans Paranormal Activity, mais c’est justement de là que naît la tension. Cette franchise joue sur la frustration du spectateur, qui est amené à guetter le moindre mouvement suspect, le plus petit bruit étrange. Les faibles budgets investis dans la production de ces films poussent à la créativité. Une femme qui se lève en pleine nuit et se tient debout à côté de son lit, c’est une somnambule et ça n’impressionne pas plus que ça. En revanche, si vous faites défiler les images en accéléré et que vous pensez à vous appuyer sur le time-code pour donner une idée du temps qui s’écoule, cela suffit à faire son petit effet.

Scruter l’étrange

Même chose dans Paranormal Activity 3, lorsque le camescope monté sur un socle de ventilateur filme alternativement un côté, puis l’autre d’une pièce. Balayer ainsi l’espace empêche le spectateur de focaliser son regard sur un point précis, ou bien encore, permet de faire apparaître à un endroit ce qui n’était pas là quelques secondes plus tôt et de perturber, de fait, la lecture de la scène par le public. Le quatrième volet, lui, se sert de la Kinect de Microsoft comme d’une caméra de surveillance. En mode vision nocturne, elle émet des rayons infrarouges qui se matérialisent à l’écran en une nuée de points verts, apportant une étrangeté supplémentaire aux images, aussi esthétique que perturbante. « Paranormal activity » détourne l’usage de ces objets du quotidien pour observer, épier, surprendre l’étrange. L’horreur s’échappe de la banalité ainsi disséquée.

Vous reprendrez-bien une petite madeleine ?

Je suis cinéphage, avec un appétit particulier pour les films de genre. Je fais rarement la fine bouche, je ne dis pas « je n’aime pas » tant que je n’ai pas goûté, et je peux même me régaler de films que beaucoup trouveront indigestes. Mon péché mignon : le cinéma horrifique italien. Mes recettes préférées : celles du chef Dario Argento. Et quand je ne m’attable pas devant un film, je suis journaliste.

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