Black Coal, noir diamant

Nos notes

Pour son troisième film, Diao Yinan pose sa caméra en Mandchourie. L’Ours d’or du dernier festival de Berlin nous plonge dans un film noir, dans lequel il est question d’un corps disséminé et retrouvé aux quatre coins de la province. L’homme en question est ouvrier dans une carrière minière. Zhang, flic brutal, mène l’enquête, mais, suite à une interpellation qui tourne mal, abandonne bientôt. Il quitte la police et, cinq ans plus tard, se trouve confronté à deux nouveaux meurtres, auxquels la veuve de l’ouvrier semble liée. Il reprend l’enquête et se rapproche d’elle.

Depuis quelque temps, le cinéma chinois trace les contours d’une nouvelle vague, dans laquelle s’inscrit pleinement Black Coal. Depuis l’apparition de Jia Zhang-ke notamment, avec Xiao Wu, artisan pickpocket ou Plaisirs inconnus en particulier, on s’est habitués à ces récits bruts et mises en scène ramassées, souvent dans des provinces éloignées de Pékin ou de Shanghai, hors des circuits touristiques proposés par la dictature. L’impression que laisse Black Coal est celle d’un film entre deux états, au croisement d’un cinéma d’auteur du XXe siècle et d’une envie d’évoquer un pays au présent. Ici, il suffira d’une ellipse pour basculer d’un imaginaire à un autre, passer des usines, de la moiteur d’un été et d’un flic au bord de la rupture sociétale, aux nuits enneigées d’une Chine sans promesse. L’ellipse se matérialise sous la forme d’un tunnel en béton, laissant courir cinq ans pour renouer avec le personnage – devenu simple gardien dans une usine – à sa sortie, assis sous la neige, devant sa moto, fumante mais immobile. L’alcool, on le comprend bientôt, y est pour quelque chose.

Une fois encore, on ne peut s’empêcher de penser au Wang Bing d’A l’ouest des rails, en particulier sa troisième partie, Vestige, pour le portrait qu’il dresse d’un oublié, sommé de disparaître, au milieu de la destruction. Mais Zhang (Fan Liao) décide de reprendre l’enquête, de renouer avec le passé pour, peut-être, sortir de la nuit. Plus tôt, le nom d’une boîte de nuit, qui aura eu son importance dans la résolution du meurtre, et dont le cinéaste avait filmé la devanture en néons rouges, aura dénoncé le beau mirage du capitalisme. Le choix du polar, trompe-l’oeil acceptable pour la censure, n’est pas un hasard. L’auteur s’en empare comme Jia Zhang-ke avec A Touch of Sin, dans lequel, déjà, les personnages ne faisaient des choix que par défaut, où le désespoir prime sur le reste. A eux de composer avec le réel, quand le factice est l’affaire des autorités, comme en témoigne une séquence de reconstitution (réalisée cinq ans après les faits, dans un appartement qui n’est plus le même où les habitants ne sont plus que des figurants d’une télé-réalité mal écrite), dans laquelle la police est tournée en ridicule. La magnifique touche finale du film, un feu d’artifice en plein jour, s’offre ainsi à nous comme un acte de défiance ; une invitation à exister et arrêter de reculer pour mieux sauter.

Black Coal, Diao Yinan, avec Fan Liao, Lun-mei Gwei, Xue-bing Wang, Chine, 1h46.

Verdict ?

Cinéaste, il travaille activement sur la question de la mémoire ouvrière. Depuis 2004, il a réalisé un court-métrage de fiction, Fermeture, dans lequel il interroge le devenir des ouvriers. Petit-fils d’ouvriers, il est revenu à Billancourt pour parler de l’usine Renault dans une série de documentaires. Il a réalisé de nombreux clips musicaux, des films d’essai sur l’urbanisme, des reportages web…

1 Comment

  • Répondre juin 30, 2014

    Pauline

    Bel article… Je suis un peu enthousiaste que toi (notamment sur le scénario, un peu décevant je trouve), mais certaines scènes sont particulièrement réussies, et surtout celle de cette ellipse sous le tunnel que tu décris très bien…

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