Filmer le tennis : éloge de Roland-Garros

Jusqu’à ceux qui s’en foutent royalement, tout le monde a une histoire personnelle avec Roland-Garros. C’est le compagnon préféré des lycéens révisant leur BAC et des étudiants rattrapant leurs dossiers de fin de semestre. C’est aussi la grand-messe annuelle du bashing (mérité) du service des sports de France Télévisions, de son chauvinisme déplacé, de sa télé de papa restée bloquée au précédent millénaire et des interviews écrites sous LSD de Nelson Monfort.

Roland-Garros, c’est surtout, pour les amoureux de tennis, souvent lié aux premiers souvenirs de la petite balle jaune. Pour moi, c’était le tournantdu millénaire, l’ère de Gustavo Kuerten et son sourire angélique, le règne des Espagnols et des Argentins cogneurs de fond de court un peu soporifiques, le romantique Tim Henman, gentleman du gazon et du service-volée, battu par le besogneux Coria en demi-finale sur le Philippe Chatrier. C’était l’avant Nadal, et même l’avant Federer, l’époque où l’on entamait un tournoi sans trop savoir qui allait le gagner.

Dire que Roland-Garros est un monument du sport populaire est une évidence. Il est aussi un spectacle sportif, mis en scène pour la télévision. Un dispositif sur lequel on peut réfléchir, tant, en fin de compte, il est occulté dans ses représentations cinématographiques.

Rares sont les sports à avoir les faveurs du cinéma. Le tennis n’échappe pas forcément à la règle mais par souci d’honnêteté, soulignons qu’il n’est pas le plus mal loti. Cela tient sans doute à la scénographie du court, qui s’avère finalement assez cinématographique. Deux sportifs se renvoyant la balle, c’est un champ/contre-champ théorique continu, un dialogue de coups de raquette souvent utilisé pour insister sur un rapport de force. Le match de tennis est d’ailleurs bien souvent un artifice de comédie. C’est Kristen Wiig et Rose Byrne s’envoyant des pétards sharapovesques dans Mes Meilleures amies, ou encore les quatre potes de la bande d’Yves Robert qui vont faire leur tennis hebdomadaire où fatalement tout va finir par déraper.

Représenté sur grand écran, le tennis y est souvent plus abordé par son côté relax et décontracté ; c’est ce sport un peu bourgeois où les dames portent des jupettes légères et où les messieurs parlent de leur boulot ou de leur vie sexuelle à chaque changement de côté. Alors que le tennis peut aussi être filmé comme un combat, une joute de cogneurs et de cogneuses, où la notion de face-à-face s’incarne comme rarement dans le sport (avec les sports de combat, de manière beaucoup plus évidente). C’est un sport où le temps long prime : le meilleur, c’est le plus fort, point, et la notion d’erreur ou de mauvais pas y est clairement relativisée. Si vous baissez votre garde sur un ring de boxe une seconde, tout est fini, vous êtes KO. Si cela vous arrive au tennis, vous perdez un point, un jeu, un set tout au pire.

Dans sa forme et dans ses règles, le tennis est un sport particulièrement dramaturgique, à tel point qu’on ne peut qu’y voir une série de parallèles troublants. D’ailleurs, cinéma et tennis partagent une échelle à peu près identique de temporalité. Un match de tennis, ça dure en moyenne une heure et demie à deux heures, ça monte à trois ou quatre quand on passe aux choses sérieuses. Et il y a même des excroissances rarissimes, comme ce match de Wimbledon, il y a deux ans, quand Mahut et Isner ont passé plus de onze heures sur le court. Le Satantango ou le Out 1 de la petite balle jaune. Et on a tort de penser qu’un match de tennis n’est pas narratif : c’est même parfois l’exact inverse. On a d’ailleurs vu un journaliste écrire un livre entier autour d’un seul match entre Federer et Nadal.

Et pourtant, le plus incroyable, c’est qu’en dépit de sa cinégénie structurelle, le tennis est un sport extrêmement normalisé dans son filmage. Plus qu’une certaine paresse des diffuseurs, l’impératif de lisibilité d’un match limite cruellement les possibilités de positionnement de la caméra. Ce n’est pas un hasard si les quelques films à s’être jamais aventurés sur le terrain du tennis ont échoué à en extraire la substantifique moelle. Car le centre d’attention de l’image reste la balle, et non les joueurs. Impossible de filmer un vrai match de tennis en champ/contre-champ, à une époque où la balle va jusqu’à 250 km/h dans la raquette d’un Andy Roddick ou d’un Ivo Karlovic. Impossible également de faire faire à la caméra ce fameux mouvement de balancier par lequel on caricature les mouvements de tête des spectateurs. On pourrait bien filmer par le haut, mais l’image aplatie ressemble dès lors plus à une partie de Pong en HD qu’à un match de Roland-Garros. Le seul choix restant, c’est celui de positionner la caméra dans le fond du court, avec pour seule fantaisie la possibilité de varier sa hauteur. Ce qui, quand on y pense, est un angle de vue anti-cinématographique au possible, puisque le joueur au premier plan nous tourne le dos et que le deuxième est réduit, en tout petit, à l’arrière-plan.

L’équation vire donc presque au paradoxe, et explique sans doute pourquoi le tennis n’est jamais plus cinématographique que dans son format traditionnel. Car il est le seul à pouvoir saisir dans son instantanéité le ballet des glissades, des torsions du corps, des plongeons, des rictus faciaux. Bien sûr, les ralentis nous permettent de saisir en gros plan la beauté limpide d’un revers à une main de Gasquet ou de Wawrinka, d’un coup droit lifté de Federer (ce « grand fouet liquide » comme l’appelait le regretté David Foster Wallace) ou d’un banana shot de Nadal. Mais le cœur de l’action sur le champ de bataille n’a de sens que s’il est envisagé dans sa totalité. Il n’y a jamais de hors-champ en tennis, qui est un sport du direct, de l’immédiat, du ressenti, le sentiment d’un frisson dilué sur trois heures.

Mais là, on ne parle que de tennis. Roland-Garros, c’est encore quelque chose d’un peu différent. Roland-Garros, c’est l’arrivée de l’été, le tournoi le plus incarné de tous. C’est celui où l’on sue le plus, parce que les matchs y sont plus longs (du moins avant que les surfaces ne soient trop uniformisées), plus usants pour les appuis. Par grand beau temps, sous le cagnard du mois de juin, le court central ressemble presque à la fosse des gladiateurs, harangués par la foule. Cette foule française si indisciplinée, qui braille, siffle, lance des olas à n’en plus finir, c’est un spectacle à part, bien différent de la morgue cérémoniale du tea time à Wimbledon. C’est le tournoi le plus païen de tous, face à celui figé dans une iconographie quasi religieuse.

Et puis, il y a surtout la terre battue. Cette terre lente, lourde, qui subit plus que toute autre les contingences météorologiques. La terre battue est la plus belle chose qui soit jamais arrivée au sport. Elle est imparfaite, malléable, sensible, elle colle aux chaussures des joueurs, à leur chair et leur maillot quand ils tombent. Elle est comme un canevas qui enregistre tous les mouvements, tous les reflets lumineux, tous les chocs dans sa mémoire vive. Sur terre battue, pas besoin d’arbitrage vidéo et (presque) pas de tricherie possible : la terre garde la trace. On a même vu certains s’en servir pour faire passer un message. Ni le ciment, ni le gazon ne peuvent prétendre présenter la même variété de couleurs que la surface ocre, et c’est aussi ça qui fait la beauté d’un match à Roland-Garros.

Pour toutes ces raisons, filmer le tennis, et a fortiori Roland-Garros, doit être un challenge aussi excitant que foncièrement frustrant. Il s’agit de créer du dynamisme à travers une forme plus rigide que pour les autres sports. N’y a-t-il au final qu’une seule manière de filmer le tennis ? Non, sans doute pas, car tout dépend toujours, au final, de ce que l’on souhaite réellement filmer. Mais ce qui fascinera toujours avec ce sport est que, sur le court central de Roland-Garros comme dans sur un terrain en ciment au stade du village, tout s’y construit avec une symétrie quasi parfaite et artistique, autour d’une simple petite balle jaune.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

2 Comments

  • Répondre juin 11, 2014

    Bien l'article mais

    Comment t’as fais pour oublier de parler de Fred Godard, le réalisateur des images de Roland Garros avec ses 36 caméras depuis 1980^^. « Filmer le tennis: Eloge de Roland Garros » et t’oublies de citer le mec qui essaye de retransmettre ça depuis 20 ns et que le monde entier nous envie, Fred Godard, le seul l’unique, il est même passé directeur artistique sur Bein Sport, il va faire « Wimbledon » et il fait toujours le Tour de France aussi. Le Number One comme on l’appelle dans le métier 🙂

    • Répondre juin 11, 2014

      Julien Lada

      C’est intéressant de soulever l’exemple Fred Godard, vu que pour moi, ce nom me fait plutôt immédiatement penser aux ralentis épileptiques et aux effets spéciaux dégueulasses des génériques de matchs de foot de France TV. Mais le tennis échappe un peu à cette diarrhée visuelle, justement parce que son dispositif impose un filmage conventionnel et sobre, moins propice aux délires de Fredo. Ce qui fait que son rôle saute moins aux yeux que pour les autres sports.

      Et disons que sur France Télévisions à Roland-Garros, c’est loin d’être lui qui se distingue le plus : http://television.telerama.fr/television/jo-wilfried-tsonga-a-presque-gagne-sur-france-2,113164.php

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