Mafiosa, le clan: le grand banditisme fonce dans le PAF !

Nos notes

En 2006, l’arrivée sur le PAF de Miafosa donnait l’illusion d’un nouveau rapport des chaines françaises au feuilleton, à la série. Canal + cherchait à se donner l’image moderne d’une chaîne qui ose traiter de sujets complexes et polémiques. Avant elle, les américains avaient réussi à fournir deux chefs-d’oeuvres de la fiction télévisée en traitant d’un sujet aussi universel que le crime organisé : The Soprano et The Wire. Manque de pot, la première saison de Mafiosa reste péniblement rattachée à une idée de diffuseur, incapable de penser autrement qu’en résumant des notes de synthèse sur l’audimat. Pour les spécialistes et les amateurs de polar, qui sont un peu au fait du grand banditisme, il est en effet difficile de se plonger dans Mafiosa : le titre, le pitch, le casting, tout ici fait tâche. On peut même imaginer que des voyous corses eurent envie de monter à Paris pour expliquer la vie aux responsables du projet. Rien que le titre est problématique : il s’agit d’un amalgame. Comment parler des clans corses sérieusement, si dès le départ on parle de Mafia, là où il n’y a que des gangs ? Pire, l’idée de départ (qui semble avoir convenu autant au principal scénariste Hugues Pagan qu’à la productrice Nicole Collet) est une hérésie. S’il arrive de plus en plus qu’en Italie, les femmes puissent être a la tête d’un clan mafieux, la chose est impossible en Corse. Il y a comme une gêne devant la fameuse scène où Sandra Paoli se voit offrir la tête du clan, suite à l’annonce des vœux de successions de François Paoli (Daniel Duval), l’oncle assassiné de Sandra. Première scène maladroite d’une longue liste, son aspect forcé semble trahir le manque de foi des scénaristes dans cette idée. Il est plus crédible qu’il s’agisse ici de satisfaire l’audimat et ne pas faire fuir la ménagère de cinquante ans. Malgré la bonne volonté affichée, Canal+ retombe dans les vieux réflexe de la télévision française. Avec l’aide de l’écrivain-franco britannique Stéphanie Benson, Pagan va néanmoins faire le job et construire les base de la série en racontant de l’intérieur les luttes fratricides au sein du milieu Corse. Tout tourne autour du clan Paoli dont on découvre la vie de famille et les petites trahisons. Hélène Fillières incarne ce personnage problématique qu’est Sandra Paoli. Si certains y voient le portrait de Sandra Germani, veuve de Richard Casanova (chef du gang de La Brise de Mer) Hélène Fillières, elle, ne cherche pas à s’intéresser à Germani, mais trouve matière en elle pour donner corps à cette rivalité fraternelle. Au départ, c’est en effet, les tensions entre Sandra et Jean-Michel (Thierry Neuvic) qui l’intéressaient, plus que le crime organisé. On imagine sans mal que son personnage lui permet d’exorciser son rapport à sa sœur, la réalisatrice Sophie Fillières. On la sent par contre moins à l’aise dans son costume de chef de clan. Si encore il y avait un bon réalisateur aux manettes, ce dernier aurait pu sauver les meubles. Mais le choix douteux de la productrice de faire appel à Louis Choquette, obscur réalisateur de téléfilms québécois, va achever cette première saison. Loin d’être au fait des spécificités du Milieu Corse, il ne cherche pas à rendre singulière sa réalisation. Cette première saison est un décalque des séries américaines des années 90. Les choix de production, imposant un tournage en Provence plutôt qu’en Corse, et l’utilisation d’un casting loin d’être insulaire, s’ajoutent au désastre. Il faut un certain courage pour suivre la pénible première saison de Mafiosa.

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Heureusement, à l’instar de l’autre importante série policière française, Engrenages, Mafiosa se métamorphose dès sa seconde saison, qui se révèle bien meilleure. Il faut y voir une prise de conscience de la production qui, pour réparer les dégâts, fait appel à un réalisateur confirmé, connu pour avoir bouleversé le film d’espionnage avec Les Patriotes. Eric Rochant, en difficulté suite à ses derniers échecs cinématographiques, accepte de reprendre le bébé. Il s’appuie sur un nouveau scénariste, le solide Pierre Leccia connu jusque là pour son apparition dans Un Prophète de Jacques Audiard. Corse avant d’être scénariste, celui-ci redéfinit avec Rochant les bases de la série. Ensemble, ils orientent le récit vers l’amitié virile entre Tony (Eric Fraticelli) et Manu (Frederic Grazziani). Loin de vouloir offenser Hélène Fillières, ils offrent à son personnage le début d’une métamorphose. Plus stratège que chef de clan, Sandra Paoli est isolée, ce qui convient tout à fait à l’actrice. De plus en plus reclus dans sa grande demeure, son personnage en devient fantomatique. L’interprétation de l’actrice, tout en introspection, insiste sur sa dimension quasi-fantastique. Même effacée, elle reste omniprésente : elle hante ces deux saisons. Un choix scénaristique intelligent, qui permet à Rochant et Leccia d’étoffer les autres personnages tout laissant l’illusion que Sandra Paoli reste l’héroïne de la série. Paradoxalement, Eric Rochant impose un style ultra réaliste et moins américain au traitement de la série. C’en est donc fini du Grand Pardon; par certains côtés on pense même à l’adaptation de Matteo Garrone, au cinéma, du livre de Roberto Saviano : Gomorra. Une orientation qui sera encore plus évidente dans la saison 3, de loin la meilleure. L’intérêt principal de ces deux saisons est de nous faire mieux comprendre comment opèrent les clans corse sur l’ile de beauté. Loin des casses spectaculaires, des règlements de comptes et des attentats à la bombe, les gangsters passent plus de temps à terroriser la population, des petits commerçants aux gérants de supermarchés. Ainsi se créé l’omerta. Le vrai but du racket des entreprises est de s’assurer le silence de la population. L’argent est ailleurs, dans le transit, par exemple des drogues dures comme l’héroïne. En faisant rentrer en jeu le grand banditisme marseillais et les gangs des Balkans, les scénaristes démontrent une nouvelle fois qu’ils cherchent a coller au plus près de la réalité. Une réalité complexe qui est tout l’enjeu de la troisième saison où l’on voit intervenir les nationalistes. Si l’on s’en réfère au traitement de l’information spectacle, voyous et nationalistes c’est du pareil au même. Les choses sont en réalité plus compliquées, et l’on sent bien que Leccia a de la sympathie pour les nationalistes (il apparait d’ailleurs sous les traits de l’un d’entre eux). Si ces derniers usent parfois des méthodes des voyous, ils sont souvent bien plus le jouet des voyous (la saison 5 le confirmera) voire de l’Etat à travers les services secrets (grands absents de la série).

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L’excellent travail documentaire opéré par Leccia et Rochant  rend la vision de cette série indispensable pour comprendre les liens entre le crime organisé, l’économie légale, le monde politique et la vie des braves gens. Car si les voyous ont très mal pris la première saison, ils ont saisi l’occasion des saisons 2 et 3 pour s’intéresser d’un peu plus près, et même de très très près au tournage de Mafiosa. Assez vite, l’équipe de production a recruté pour les seconds rôles ou les figurants des individus qui étaient connus de services de police. C’est le revers de la médaille du réalisme : à l’instar des adaptations audiovisuelles de Gomorra, la réalité a pénétré la fiction. On peut douter que l’infiltration criminelle se soit limité à de la figuration. Ces doutes, pour certains, furent confirmés avec la diffusion de la saison 4, étonnant work in progress. En effet, un peu avant la production de cette nouvelle saison qui se déroule à Paris, les évènements décrits dans le scénario ont été mis en pratique par les héritiers du légendaire clan de la Brise de mer. Certes la gestion des cercles de jeu est depuis longtemps aux mains du grand banditisme, mais le parallèle entre le récit de la saison 4 et l’affaire du Cercle Wagram est saisissant. Les voyous corses ont sans doute saisi l’occasion du départ d’Eric Rochant (profitant de sa nouvelle notoriété pour aller tourner Möbius) pour s’imposer un peu plus dans le processus créatif de la série. Il n’est pas étonnant de voir ensuite deux acteurs de la série, dont Frederic Grazziani, se retrouver devant la justice. Moins connu du public, ayant eu une moindre importance dans la série, Michel Ferraci (André Luciani dans Mafiosa) va pourtant acquérir une célébrité soudaine dont il se serait bien passé. Là où Grazziani fut mis hors de cause par la justice, Ferracci écope de 18 mois avec sursis. On le soupçonne d’avoir été l’homme de main de Jean-Luc Germani, frère de Sandra, qui aurait lui-même repris les rennes du gang de la Brise de Mer. Mais Ferracci est aujourd’hui bien plus connu pour une autre affaire dont il sera difficile de connaitre les tenants et les aboutissants : celle qui ébranla le président de la république. Ferracci est en effet l’ancien compagnon de l’amie de Julie Gayet, Emmanuelle Hauck, actrice (tiens, tiens) de Mafiosa où elle interprète Christelle Paoli. Avant d’être associé à Michel Ferracci, Hauck était connue pour avoir été la compagne de François Masini, retrouvé criblé de balles, victime sans doute d’un règlement de compte. Séparé d’Emmanuelle Hauck, Ferraci dément aujourd’hui tout lien avec l’appartement et du même coup, avec une hypothétique volonté du grand banditisme de déstabiliser la République. Curieusement, les liens qui seront découvert, lors de l’enquête sur le Cercle Wagram, entre le crime organisé et Jean Testanière (dit « le mage des stars », proche des époux Balkany) ou François Pupponi (Maire de Sarcelle et bras droit de Dominique Strauss-Kahn) ne trouveront pas d’équivalent dans la fiction. Le réalisme à ses limites et les stars du monde politique en sont la frontière. Les relations troubles entre l’équipe de la série Mafiosa et le grand banditisme se révèle bien plus passionnante que le déroulement de la saison 4. Car Pierre Leccia, en roue libre,  se laisse écraser par le poids de ses influences : on voit ici et là des touches provenant de la trilogie du Parrain, ou des pauses dans l’action illustrées de blues-rock largement inspirées de Sons of Anarchy. Sandra Paoli, qui a bien changé depuis la première saison, se transforme brutalement en entité androgyne. Pour Leccia, tout comme pour le reste de l’équipe, il s’agit d’aider Hélène Fillières à la rendre plus cruelle encore, plus masculine. Comme s’il suffisait à une femme de se couper les cheveux pour être respectée par des hommes. Si l’on peut lui pardonner ses maladresse de réalisateur (auteur d’un ou deux courts métrages, la réalisation de la saison 4 de Mafiosa, est sa première expérience professionnelle) on peut lui en vouloir de s’abaisser à de telles facilités scénaristiques.

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Une fois encore, on sent poindre notre désintérêt face à Mafiosa, mais la saison 5 se révèle être un ultime sursaut. Preuve s’il en est que si elle est une création bancale, loin de l’excellence qu’on lui prête, Mafiosa vaut tout de même le détour. Il faut voir la saison 5 comme une renaissance, comme ce qu’auraient pu être ses bases saines si cette série n’avait pas été dès le départ plombée par des idées saugrenues. On y voit l’affrontement entre deux femmes, Sandra Paoli et sa nièce Carmen (Phareelle Onoyan). Celle-ci, après avoir été tout du long de la série, spectatrice de son destin, prend enfin son histoire en main. Une pure fiction de vengeance menée par une réalisation nerveuse et bien plus maitrisée esthétiquement que la saison précédente. Onoyan s’y révèle dès le premier plan aidée par un travail sur la lumière emprunté évidemment au premier plan du Parrain. Carmen n’est plus l’adolescente en crise qui se cherche, elle est une femme assoiffée de vengeance et dont les choix vont s’avérer meurtriers. On sent que Pierre Leccia s’affirme en réalisateur et rend mieux service à son travail de scénariste. Les emprunts gênants à la mythologie mafieuse de la fiction américaine sont ici bien mieux amenés, et dans un dernier tour de piste on verra ici et là de nouveau des clins d’oeil aux Sopranos, au Parrain bien sûr, à Breaking Bad mais surtout à The Wire. Si dans la saison 2, Rochant et Leccia s’étaient crus obligés d’introduire un personnage (Doumée) honteusement copié sur la gangster lesbienne Snoop (Felicia Pearson, elle même membre d’un gang de Baltimore), Leccia sait mieux rendre hommage à la série américaine. Difficile en effet de décrire le travail de renseignement policier à partir d’écoutes sans penser à la série de David Simon, mais c’est en collant une fois encore avec l’actualité, celle de la revente de la SNCM, que Leccia arrive le mieux à rendre hommage à The Wire. Le parallèle est évident entre les magouilles des syndicalistes américains, tentant de survivre face au capitalisme sauvage et l’association syndicalistes-nationalistes dans Mafiosa. Une fois encore, Sandra Paoli concentre tous les défauts de la série : le sort s’acharne sur elle autant dans le récit que dans son traitement. Le parti pris de rendre le personnage androgyne pour signifier qu’elle était l’égal d’un homme et donc capable d’être chef d’un clan était naïve. Leccia semble croire qu’en la poussant dans une aventure homosexuelle, cela poussera un peu plus le personnage de Sandra vers la masculinité. Au vu des scènes, on a peine à le rejoindre sur ce terrain: il semble plus probable qu’on assiste ici au fantasme du réalisateur (dommage à ce propos que la troublante Asia Argento ait accepté un énième rôle de prostituée). On peut, par ailleurs, se demander quelle est l’utilité de voir Carmen rejoindre sa «belle-mère» dans son bain. Sérieusement ?

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Série mal fichue, où la direction d’acteur est souvent sujet à débat, Mafiosa offre pourtant au spectateur une jolie ribambelle d’acteurs, dont certains de renom. Connu pour ses rôles chez les frères Dardenne, Fabrizio Rongione est sans aucun doute celui qui se détache haut la main du reste du casting. Rémi Andréani, électron libre et homme de main de Sandra Paoli, est pourtant rétif à son pouvoir. Fatalement ils deviendront amants. Joey Starr, gueule cassée du rap français canal historique, y fait également des merveilles en interprétant Moktar, un attachant patron de boite de nuit, dealer d’héroïne et parfait contact entre le milieu Marseillais et Corse. Etonnante également, au vu de la triste situation, est la performance de Philippe Corticchiato dans la saison 5. Tâche difficile de remplacer un acteur fraichement décédé, Frederic Grazziani, d’une longue maladie. Connu du public sous le nom de Philippe Corti, il fait corps avec le personnage de Manu, alors même que sa ressemblance physique avec Grazziani est loin d’être évidente. Difficile a son propos de ne pas évoquer le cursus du bonhomme, à l’origine entré dans le show-biz en ayant été, dans les années 80, une personnalité incontournable du monde de la nuit. Valeurs sûres des fictions françaises au cinéma comme à la télévision, Jean-Pierre Kalfon (Toussaint Scaglia) et Jean-François Stévenin (Coco Casanova) offrent aussi de belles prestations. Philippe Nahon, à l’instar d’un Gabin en fin de carrière, n’a plus besoin de faire d’effort pour s’imposer. Reste la déception de voir Reda Kateb (Nader) faire une apparition paresseuse, certes peu aidé par son personnage : Une pâle copie de Rémi Andréani.

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 Mafiosa, le clan, saisons 1 à 5. Série créée par Hugues Pagan. Avec Hélène Fillières, Thierry Neuvic, Phareelle Onoyan.  France, 2006-2013. 40×52 min. La saison 5 est diffusée sur Canal+ depuis le 14 avril 2014.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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