Aimer, boire et chanter : Horizon funèbre

C’est à Alain Resnais que fut remis, lors du dernier Festival du film de Berlin, le prix Alfred Bauer, qui récompense depuis 1987 les films « qui ouvrent de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique ou offrent une vision esthétique novatrice et singulière », pour Aimer, boire et chanter, le dernier film du réalisateur, disparu le 1er mars dernier. Certains n’ont pas manqué de rappeler l’âge du lauréat, qu’ils soient surpris qu’un vieil homme puisse ouvrir « de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique », ou qu’ils déplorent que les jeunes réalisateurs ne fassent pas de films aussi revigorants que ceux de cet auteur à l’œuvre riche et protéiforme.

Trois couples décident d’intégrer à leur pièce de théâtre amateur leur ami de toujours, George Riley, après avoir appris qu’il est atteint d’une maladie à laquelle il ne tardera pas à succomber. Pendant un printemps, un été et un automne de sursis, et à mesure que les répétitions avancent, on découvre les relations que George a nouées avec chacun des six personnages, qu’elles soient amicales ou amoureuses… En effet, Kathryn, Tamara et Monica ont chacune entretenu une liaison avec ce George qui, de victime à l’article de la mort, devient presque l’homme à abattre.

Adapté d’une pièce de théâtre d’Alan Ayckbourn (Smoking/No Smoking, Cœurs) Aimer, boire et chanter emprunte les codes scénographiques du théâtre et ancre son intrigue dans une campagne anglaise en carton-pâte psychédélique, mais c’est probablement à la bande dessinée que le film, auquel le dessinateur Blutch a collaboré, se réfère le plus, où des intermèdes esquissés ponctuent le récit et lui confèrent une atmosphère bien particulière, non pas désuète mais hors du temps. C’est d’ailleurs le sujet central des deux derniers films d’Alain Resnais, à ce titre Aimer, boire et chanter pourrait se présenter comme le pendant comique de Vous n’avez encore rien vu, dans lequel Antoine d’Anthac orchestrait depuis l’au-delà les retrouvailles de ses amis comédiens pour ses funérailles. Le passé et le deuil occupent les uns quand les autres s’y préparent et pensent au « temps qui reste ». Le discours de leurs proches maintient ces deux hommes en vie, tant par la représentation et ce qu’elle implique : les dialogues, la mise en scène, et surtout l’incorporation de George et Antoine dans lesdites mises en scène, que par ce que disent les proches de ceux qu’ils ont perdu. Car si George n’est pas encore mort, il est déjà hors champ, quand Antoine, grand absent lui aussi, avait encore la possibilité de s’adresser aux vivants. Célébrées dans Vous n’avez encore rien vu, la solennité et la retenue de rigueur dans pareilles circonstances volent en éclats dans Aimer, boire et chanter et laissent place, non sans humour, aux petites mesquineries et aux règlements de compte. Les époux trompés bien décidés à en découdre côtoient les femmes désabusées, prêtes à tout pour passer quelques jours avec George à Ténérife.

Chacun fait le triste constat qu’être à l’article de la mort ne donne pas systématiquement lieu à la béatification. George est leur ami, mais George est un salaud et c’est quand chacun en prend conscience que surgit toute la puissance comique du film, dans ces éclairs de lucidité qui dévoilent la fureur des uns (Michel Vuillermoz, en père outré) ou l’aveuglement des autres (Sandrine Kiberlain en amoureuse transie). Eminemment comique, Aimer, boire et chanter ne cède pas à la facilité d’un humour cynique, mais puise sa force dans l’extrême bienveillance de personnages prêts à tout pour oublier les coups bas et les rancœurs. A l’instar de la mise en scène qui, bien plus épurée qu’il pourrait paraître au premier abord, s’attache à l’essentiel (mention spéciale à Caroline Silhol et Michel Vuillermoz), les personnages/comédiens se débarrassent eux aussi de leurs passions en s’autorisant leur représentation survoltée, comme dans cette scène de fête grandguignolesque qui laissera finalement place à l’apaisement. Et aux seuls bons souvenirs.

Aimer, boire et chanter, Alain Resnais, avec Sabine Azéma, Hippolyte Girardot, Caroline Silhol, France, 1h48.

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