American Bluff, c’est top moumoute !

Nos notes

Après Woody Allen et de Martin Scorsese, c’est au tour du doux dingue David O. Russell de s’attaquer à la question de l’escroquerie. Que, ces derniers temps, le thème obsède à ce point les cinéastes américains, cela n’a rien d’étonnant. On le sait, le rôle plus ou moins avoué du cinéma états-unien est de mettre en image l’histoire de son pays, avec pour objectif de transformer le réel en fantasme, propre à consolider le mythe du rêve américain. Si cette mécanique s’est enrayée une première fois avec l’assassinat du président Kennedy et la guerre du Vietnam, elle semble aujourd’hui passablement rouillée. Pensez donc : alors même qu’ils se relevaient des attentats spectaculaires du 11 septembre 2001, les américains faisaient face à un nouvel événement, les conséquences létales de la crise des subprimes, et connaissaient du même coup une prise de conscience brutale : les golden boys n’étaient rien d’autre que des escrocs. Dans le storytelling de la politique états-unienne, l’un d’eux, Bernard Madoff, se voyait livré à la vindicte populaire. Cette figure de l’escroquerie allait réveiller le tout Hollywood.

Là où Allen scrutait l’intime et, en moralisateur, tirait des conclusions sinistres, Scorsese utilisait l’image du golden boy pour dresser son autoportrait. Le cinéma, disait-il, est aussi, en fin de compte, une forme d’escroquerie. David O. Russell, lui, tire son épingle du jeu en poussant plus loin encore cette sociologie de l’escroc : plus celui-ci est sympathique, meilleur il est. Sans disposer du même génie de la mise en scène, il exploite de façon maligne les tics scorsesiens pour séduire son public et lui raconter tout autre chose. Loin d’être fasciné par les golden boys et la mafia, O. Russell profite au contraire de l’intérêt d’Hollywood et du public pour les escrocs pour faire le portrait d’une équipe de pieds nickelés. En cela, il poursuit son étude de la maladresse et de la spontanéité qui l’avaient révélé avec Les Rois du désert. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est donc bien plus la possibilité de l’échec que la volonté de mettre en avant des winners. On est pourtant loin de la mélancolie des Coen : chez O. Russell, le ridicule ne tue pas, il rend plus fort. En cela résidait toute la beauté d’Happiness Therapy, cette ode aux losers. Sans doute a-t-il été, comme beaucoup, marqué par La Vie est belle de Frank Capra, pour ainsi loger son cinéma dans les plis des faiblesses humaines.

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On n’est en conséquence guère étonné de retrouver ici Jennifer Lawrence. Qui mieux qu’elle pouvait incarner avec autant de sympathie la réussite de la lose ? Nombreuses sont les anecdotes relatant la très craquante maladresse de l’actrice qui, si elle conduit sa carrière avec brio, reste attachée à cette image de girl next door dont on tombe facilement amoureux. Entre le cinéaste et elle, ce fut évidemment le coup de foudre, et c’est dans cet univers où les perdants sont rois que son travail allait se trouver magnifié. Il n’y a pas de hasard : bien que tous soient excellent, et bien que Lawrence y fasse preuve d’une relative discrétion, c’est décidément elle qui crève l’écran. S’il est probable que ces deux-là se retrouvent à l’avenir, le cinéaste choisit de se concentrer sur les processus de fascination et de manipulation qui s’exercent au sein d’un groupe, et la façon dont ceux-ci sont poussés à leur paroxysme, dès lors qu’il s’agit de survie – de là l’envie de privilégier le groupe, plutôt que l’individu.

Il semble donc logique de retrouver ici les interprètes de Happiness Therapy. Comment réagiront ceux-ci (Robert De Niro, Bradley Cooper et évidemment Jennifer Lawrence), une fois positionnés différemment ? O. Russell, dans son travail d’entomologiste, inocule un certain sens ludique, propre à dissimuler l’excellence de son travail sur l’humain. Jamais sans doute l’inégal Christian Bale n’avait été aussi bon, sans doute parce que le cinéaste a choisi de pousser l’acteur dans ses retranchements, en s’amusant de son obsession à trop en faire. Si bien qu’il est difficile, à le voir ainsi, de ne pas penser au double qu’Andy Kaufman s’était inventé sous les traits d’un Elvis Presley de pacotille. La truculence qui se dégage du film peut d’ailleurs être envisagée comme un hommage au génial humoriste, qui fut l’incarnation de la mauvaise conscience du spectacle américain, et qui en révéla l’escroquerie.

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American Bluff, David O. Russell, avec Christian Bale, Amy Adams, Jennifer Lawrence, Bradley Cooper, Jeremy Renner, Robert De Niro. 2h18.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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