Elysium, la stratégie du choc

Nos notes

« Le crime organisé va prendre encore plus de place et le monde va devenir plus sauvage. Il y aura une classe de très riches qui aura les moyens d’accéder à la santé, à l’éducation, à l’information, une infime minorité… Et une autre très pauvre dont la croissance est exponentielle. Au milieu, on aura une classe un peu molle avec au départ les neuf dixièmes de l’humanité. C’est elle qui va peu à peu disparaître. » Cette citation de Denis Robert, provenant d’une interview pour le webzine de bande dessinée ToutenBD.com, était parfaite pour introduire le propos d’Elysium : tout sur le papier semblait correspondre à une charge violente, ou en tout cas un pamphlet plein de colère, contre le néolibéralisme. Après tout, Neill Blomkamp ne cachait pas que son précédent film était une parabole critique du régime d’apartheid qu’il avait connu dans son pays d’origine, l’Afrique du Sud. A l’instar de l’Amérique du Sud, l’Afrique avait connu son laboratoire néolibéral. La symbolique politique de District 9, en fin de compte, parle aujourd’hui à d’autres exclus et victimes de politiques d’apartheid. Elysium semblait donc tout indiqué pour approfondir sa critique d’un système oligarchique et xénophobe qui, loin de disparaître, est en train de s’étendre sous différentes formes.

Mais voilà, Neill Blomkamp a abdiqué face à la puissance des banksters hollywoodiens. N’ayant pas les épaules assez solides pour s’opposer à eux, il ne garde de son cinéma que des gestes d’auteur qui ne trompent pas. Le cyberpunk ne se satisfait pas des êtres bioniques, il a besoin d’une base politique qui, ici, est très vite évacuée. Si l’on comprend que le pouvoir a laissé la Terre au crime organisé (les Zetas sont clairement nommés, et c’est par pur opportunisme que le gang qui prendra en main Max (Matt Damon) s’autoproclamera garant d’une révolution mondiale). Blomkamp ne s’intéresse ni aux bidonvilles, ni à l’espèce d’utopie représentée par la base spatiale. Tout comme il ne s’intéresse ni aux damnés de la Terre, ni aux nantis qui fuient celle-ci et sa pauvreté comme la peste. Seul compte le destin de Max, personnage archétypal, sans saveur et mollement défendu par Matt Damon. Un destin sans originalité : enfant, Max est élevé chez les bonnes sœurs qui lui prédisent un grand avenir. Il passera de voyou à ouvrier honnête, dont la vie sera mise en danger par la faute d’un salaud de superviseur : s’il n’atteint pas Elysium en 5 jours, il succombera aux conséquences de son exposition à des radiations. Sans être soutenu par un univers fictionnel riche auquel pouvait pourtant prétendre Elysium, le film repose sur un schéma d’une platitude confondante.

Les obsessions cyberpunk et les préoccupations politiques de Blomkamp ne sont pas les seules à ne pas avoir résisté à la puissance financière de Sony : la chair, c’est triste, a disparu. Ce qui faisait la force de District 9, et plus encore du court métrage qui lui avait servi de matrice, c’est l’aspect organique du cinéma de Blomkamp : une obsession pour la décomposition et la destruction des tissus corporels. Tant dans sa volonté d’inscrire son cinéma dans un registre politique que dans son penchant pour la bidoche, Blomkamp se posait comme un digne successeur de Paul Verhoeven (pas étonnant qu’il s’attelle aujourd’hui à un film qu’il décrit comme un « Robocop hilarant »). Mais l’auteur est moins malin que son modèle, et se laisse déposséder de son film au profit d’un banal produit numérique, dont les images revêtent les oripeaux de la propagande de la société de consommation.

Si Elysium s’appliquait seulement à dévitaliser la radicalité du cinéma de Neill Blomkamp, en proposant par ailleurs un spectacle rythmé et bien fichu, on aurait pu profiter de la pyrotechnie et débrancher notre cerveau, plaisir coupable s’il en est. Seulement voilà, Elysium souffre de trop de défauts pour qu’on lui pardonne quoi que ce soit. Il en va ainsi des invraisemblances scénaristiques (on avouera que, les années passant, les blockbusters estampillés « d’auteurs » se trouvent de plus en plus handicapés par un manque criant de travail en la matière), ici bien trop nombreuses. Base fortifiée et ultra surveillée, Elysium verra sans raison aucune sa salle de surveillance se vider au moment même où les « rebelles » atterriront sur son sol. Par quel miracle le chef du gang avec qui travaille Max est-il capable de lire les données brouillées contenues dans le cerveau de celui-ci ? Et selon quelle logique le porteur desdites données doit-il mourir en cas de vol du programme ? Aux mains des gangs, la vie humaine n’a aucun intérêt, seules les données comptent : la logique voudrait que ces données soient protégées par un savant système de cryptologie ; que nenni, seule la mort du porteur sert de sécurité. Autant dire que le programme sur lequel repose Elysium ne bénéficie d’aucune protection. Devant tant d’incohérences, nous préférons poser le genou à terre, terrassés par tant d’incompétence ; au loin, la musique provoque l’agacement mais, la fatigue aidant, nous capitulons.

Elysium, Neill Blomkamp, avec Matt Damon, Jodie Foster, Sharlto Copley, Etats-Unis, 1h50.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

8 Comments

  • Répondre août 31, 2014

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  • Répondre août 26, 2013

    Sebastien

    Je suis tout à fait d’accord avec cette critique. J’ajouterai ceci: règne sur le cinéma d’anticipation et d’action contemporain une manière de filmer les exclus avec une pointe de dégoût et de bête complaisance. Ainsi, être pauvre c’est, pour Hollywood et de plus en plus souvent, être sale, incapable de prendre soin de soi-même et du monde, c’est aussi livrer ses enfants à la misère sans que jamais on ne tente de leur éviter le pire (les parents pauvres, en outre sont indignes…). Et c’est attendre un nouveau messie qui viendra les sauver. Sauf, si l’on est le second rôle du film (une pauvre qui mériterait de vivre sur Elysium…) et que sa fille a un cancer. Or, cette figuration de la misère qui n’a pas le dispositif critique de Dickens c’est le moins que l’on puisse dire, m’apparaît (et encore plus avec Blomkamp, estampillé auteur) comme une position politique en creux:comme pour le XIXème siècle les classes laborieuses sont toujours représentées comme des classes dangereuses.

  • Répondre août 24, 2013

    Persifleur

    Je n’ai pas vu ce film et, à priori je n’irais pas le voir. J’avais déjà trouvé trop d’incohérences dans District 9 pour pouvoir y adhérer. Serait-ce une des marques de fabrique de ce réalisateur ? Les raccourcis fumeux ?

    • Répondre août 24, 2013

      GAEL

      Esperons que cela ne soit qu’une erreur de parcour, après tout Dictric 9 n’est qu’un premier film. C’est plus génant pour Elysium. Wait and see…

  • Répondre août 16, 2013

    GAEL

    Écrire sur IPad, la plaie…

  • Répondre août 16, 2013

    Nicolinux

    Enfin une critique d’Elysium dans laquelle je me retrouve totalement ! Ce qui m’a le plus gêné, au fond, ce sont les incohérences extrêmement nombreuses, et pas seulement à la fin d’ailleurs. Je trouve que rien ne fonctionne dans le film, c’est gênant quand même…

    Mon avis : http://voiretmanger.fr/elysium-blomkamp/

    • Répondre août 16, 2013

      GAEL

      Très juste de relever cette mystérieuse distribution des langues. Bon certes les scènes sur terre se déroule en Californie qui des aujourd’hui devient hispanophone, sans doute que le français est perçu comme la langue du savoir, de l’élite. Mais ce n est que supposition…

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