La Fille de Ryan, la belle et la bête

Avant-dernière production prestigieuse de David Lean, La Fille de Ryan surprend par la modestie de son intrigue. Loin des grandes fresques historiques des films qui ont fait la notoriété du cinéaste, il s’agit ici d’un drame intime, digne des scènes de la vie provinciale de Balzac. Au départ destiné à être une production sobre (sur le modèle de Brèves Rencontres, 1945), le film devient une superproduction qui finira par dépasser, plus qu’il ne fallait, et budget et planning de tournage. Une démesure digne de celui qui affectionnait les productions internationales, les tournages en décor naturel y compris dans les pires conditions géographiques, mais aussi les reconstitutions grandeur nature. Du cinéma, bigger than life.

David Lean, c’est en effet d’abord le cinémascope. Celui de l’image 70 mm qui nous engloutit. Plus réel que la vie. Rappelons-nous Lawrence et les étendues désertiques, dans lesquels nous cheminions avec lui, sous un soleil massacrant, où le temps n’existait plus, hypnotisés par l’immensité du vide et la beauté sans fin du sable. Et le scope, c’est ce qui envahit La Fille de Ryan avant que le film ne commence. Etendue de plage infinie sur les côtes irlandaises, falaises de granits battues par les flots. Un magnifique soleil comme un dimanche de 1910. Le rêve commence.

Un petit village côtier, donc, avec le prêtre, l’idiot qui boîte, l’école perchée sur la falaise, les mouettes, et le pub, lieu incontournable de tous les événements. Rosy Ryan (Sarah Miles), fille de l’aubergiste du titre, depuis longtemps amoureuse de Charles Shaughnessy (Robert Mitchum), instituteur et veuf, plus âgé qu’elle. Défiant cette différence, la jeune et romanesque Rose lui déclare son amour, qui s’avère être réciproque. Mariage, fête, installation dans la petite maison. Mais la vie conjugale et son morne quotidien déçoivent les attentes de la jeune femme au tempérament passionné. Le ténébreux Robert Mitchum, dans sa cinquantaine athlétique, est un époux bienveillant et vertueux. L’amant ne tarde pas à venir. C’est un jeune officier fraîchement arrivé du front et blessé à vie, qui débarque au village pour prendre le commandement de la garnison régionale. Elle et lui le temps d’un regard. La passion explose dans des scènes d’une suavité magnifiée par le scope. Le rêve se poursuit. Mais bientôt tout le village apprend la liaison illicite et en est d’autant plus scandalisé que le militaire est anglais. (Nous sommes en 1916, l’Angleterre est en guerre et l’Irlande profite de cette vulnérabilité pour organiser sa résistance).

Cette histoire d’adultère est très lointainement inspiré de Madame Bovary, mais le film aura sans doute conservé un point commun de taille avec le roman : le spectacle de la médiocrité. Comme chez Flaubert, cette histoire n’est pas tant le cœur du film, qu’un prétexte. (Ici s’arrête la comparaison.) Une telle faute morale ne saurait passer inaperçue, même dans un village qui se bat pour la libération du joug anglais. Bientôt le joli tableau rustique se charge d’ombres menaçantes, celles révélant l’insoupçonnée laideur humaine. Alors peu à peu le rêve se dépouille de ses habits d’apparat. Et le village entier se retourne contre Rose, seule à défendre son militaire d’ennemi. D’abord anodines, les scènes de confrontation avec la petite population distillent une cruauté de plus en plus dérangeante, jusqu’à l’irréparable. La lumière brillante des grains de sable dorés et de la mer ensoleillée laisse place aux aplats noirs et ternes des ruelles du village.

Mais pour l’heure, dans le monde de Rose, tout n’est qu’ordre et beauté. Et face à Michael le fou, le laideron, elle ne peut que mépriser. Ce pied-bot au visage défiguré, qui ne peut parler, mais dont le cœur est bien vivant et bat pour la belle jeune femme. Pourtant, le plus frappant semble avoir échappé à tous et surtout à Rose. Le major Doyan a le même handicap à la jambe que Michael. Qu’à cela ne tienne, il faut d’abord vivre la romance et advienne que pourra. Mais trop tard, le mal est fait. L’officier n’est plus ce qu’il était, il a perdu une partie de son humanité au combat, cette guerre dont les sifflements d’obus le hantent encore, à moins qu’ils ne le bercent ?…

A Lean de jouer avec la gémellité troublante entre l’officier et le fou. Le fou, qui voit tout, mieux que les autres, qui incarne pourtant un trop-plein d’humanité ignorée. Et qui est donc tout ce que la société ne veut pas voir, intelligence humaine dont elle est dépourvue, et surtout cette laideur qui n’est autre que son propre miroir. Michael est pourtant le double complémentaire de l’officier. La séquence entre les deux hommes autour des munitions nous saisit entre émotion et angoisse. La laideur extérieure de l’un renvoyant à la perte d’humanité intérieure de l’autre. Deux êtres, reflets de ce qui est, dans le monde post-apocalyptique, après le rêve.

Tout comme dans Lawrence d’Arabie (1962) et, dans une certaine mesure Le Pont de la Rivière Kwai (1957), la seconde partie du film est la conséquence inéluctable qui renverse le rêve initial. Pas dans une logique de cause à effet mais d’identification. Le bouleversement, c’est l’autre face du rêve brillant, trop brillant. Ici le revirement est aussi inattendu que monstrueux. Et la mélancolie de jadis fait place à un voile épais de pessimisme dans le regard du cinéaste. Touchant du doigt directement l’humain, il filme au plus près le corps du villageois, n’épargnant rien de son visage, topographie humaine agrandie. Le sublime des sentiments côtoie la barbarie la plus primitive. Et à nouveau, le fou, comme une figure dissimulée dans le bas côté du tableau, et qui incarne pourtant la clé de voûte de l’ensemble, rassemblant la quintessence de cette ambivalence : l’humain atrophié. Un cœur oui, mais frappé du sceau de la dégénérescence.

Mais au lieu d’en faire une tragédie réduite à une peinture de mœurs isolée, Lean une fois de plus en fait une épopée humaine. Bien sûr il y a le cinémascope, mais plus encore, la « dramaturgie de la nature ». Le cinéaste fait participer pleinement le lieu géographique où l’action est située. Ce qui donne lieu à la scène la plus spectaculaire du film, ayant suscité rien moins que quatre mois de tournage (sur les douze mois du film). Une scène de tempête se déchaînant sur les falaises du village, intégralement tourné en extérieur réel… en Afrique du Sud. Les villageois tentent désespérément de récupérer les cargos de munitions servant à ravitailler la résistance. Et Lean de se délecter de filmer la superbe puissance de la nature déchaînée. Un infiniment grand dans lequel les personnages ne sont plus rien, petits points noirs s’avançant dans cette immensité géographique.  Pour en arriver là, la démesure des moyens n’était pas sans doute pas de trop. Et si le film a essuyé un échec retentissant à sa sortie, relayé alors au rang des œuvres maudites, cette malédiction ne fait que rendre la démesure plus fascinante. Une démesure qui seule peut rendre compte de quoi l’étoffe de ce rêve-là est fait. Un rêve lointain en cinémascope…

L’une des plus belles scènes du film est une scène onirique. Du moins elle en revêt tous les aspects. Photographie sublimée, palette chromatique parfaite, lignes épurées, travellings méticuleux, temps suspendu. Rose se balade le long de la plage désertique aux bras de son bel amant en costume d’officier, sous un ciel éternel. Son rêve à elle, la passion vécue telle qu’elle doit être. Un rêve infini. Mais le travelling continue et c’est Charles, son mari qui en réalité voit cette scène, caché derrière un rocher. Et dans les yeux fatigués et ahuris de Robert Mitchum, c’est l’unité d’une vie qui se fissure, la fin de son rêve à lui.

C’est donc cela désormais le rêve, cela finit par devenir le cauchemar d’un autre.

La Fille de Ryan, David Lean, avec Robert Mitchum, Trevor Howard, Christopher Jones, Royaume-Uni, 3h15 (1970).

1 Comment

  • Répondre août 22, 2013

    Eve

    Merci de m’avoir donné envie de voir se film magnifique, exactement comme tu l’as décrit, au détail et au ressenti près.
    SUBLIME.

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