Forbidden Hollywood : les trésors cachés de la Warner

Zoom sur quelques trésors de la Warner, entre films de mœurs sulfureux et précis cachés de contre-culture, qu’exhume la collection « Forbidden Hollywood », vague 2, à travers vingt inédits.

La Blonde de Saïgon (Red Dust), de Victor Fleming

Avant l’instauration du Code de censure en 1934, par le catholique William Hays, il était impossible d’entendre dans la bouche de Polyanna, fille de joie qu’interprète Jean Harlow : « La nuit, c’est pas fait pour dormir. ». La Blonde de Saïgon charme par son imagerie coloniale de carton, percée d’une torpeur maladive. « L’usine à rêves », MGM, arrange un match entre la blonde platine (J. Harlow) et la brune loyale (Mary Astor), arbitré par Carson (Clark Gable), mais c’est le conflit entre le white et le trash, le crade et la norme qui l’emporte. L’une est pulpeuse, débraillée, quand l’autre, ferme et proprette, figure la droiture. Cette dialectique tisse l’intérêt narratif du film et les enjeux de la période Pré-Code. Une composante majeure, où l’odeur de viande avariée, un bras zébré de sang, viennent trouer la représentation classique. En contrebande, sous le voile des plans.

Miss Pinkerton, de Lloyd Bacon

Voici sans conteste le trésor de cette nouvelle cuvée. Au croisement d’Agatha Christie et du film muet expressionniste, Miss Pinkerton développe un huis clos policier a priori classique qui se révèle éblouissant. On y découvre Joan Blondell, fameuse actrice de l’ère Pré-Code, et son visage poupon, réceptacle des soubresauts du récit. Elle incarne une infirmière appelée au chevet d’une vieille dame dont le neveu vient de se suicider. L’intrigue se noue dans une maison filmée comme un dédale, qui emboîte les pièces tel un kammerspiel (film de chambre) infini. Sous le vernis fantasmatique du lieu, Miss Pinkerton déploie une vaste partie de cache-cache diurne, où celui qui inspecte est étroitement surveillé. La détective de poche dynamite bientôt la torpeur des pièces et les normes de ce Cluedo sous cloche. Le jour s’enroule dans la nuit, Lloyd Bacon projette le récit dans d’étonnants rets circulaires. Sa mise en scène gigogne transcende ce petit film noir gothique.

L’ange blanc (Night nurse), de William A. Wellman

Buddy movie féminin avec Barbara Stanwyck et Joan Blondell, L’ange blanc frappe d’emblée par ses déshabillages et habillages en série. S’il est parcouru de poses ambiguës, le film est traversé d’un courant frondeur, qui montre comment deux nurses guidées par des principes éthiques sans faille deviennent de véritables justicières. À la propension lascive se connectent quelques scènes d’une rare violence (coma éthylique, tentative de viol), qui font de cette peinture de l’Amérique des années 30, l’une des pièces maîtresses de « Forbidden Hollywood », vague 2.

Fascination (Possessed), de Clarence Brown

À Female, autre chaînon manquant du trio Curtiz/Wellman/Dieterle, qui fantasme à outrance une Amérique féministe, on préférera Fascination, excellente surprise portée par la magnétique Joan Crawford. Fascine l’ouverture du film typiquement fordienne. Marian Martin quitte son travail d’ouvrière dans une usine d’emballage. Un train passe, des films naissent dans le cadre des wagons et la jeune femme se rêve gold-digger (« chercheuse d’or »). Dans sa présentation sur le site de Warner, Hélène Frappat la décrit subtilement : elle semble « une spectatrice au cinéma, [qui] contemple l’existence stylisée et littéralement « compartimentée » des gens riches ». À l’aide d’une mise en scène minimaliste, Clarence Brown agence un scénario épuré, fondamentalement américain, dont la valeur documentaire et historique intensifie le féminisme larvé. De façon emblématique, Joan Crawford, croisement entre notre chère Louise Riousse et Bette Davis période King Vidor, incarne cet opportunisme à tout-va, sorte de dérivé halluciné et capitaliste de Madame Bovary de Flaubert. Elle choisit un riche avocat (Clark Gable), qui lui assure un portefeuille et une garde-robe. Edifiée sur l’envie d’argent et de possession, leur histoire cruelle révèle une métaphore du commerce amoureux.

Entre 1929 et 1934, d’autres films étendent le sentiment à une logique marchande, certains cinéastes tels Mervyn LeRoy, Archie Mayo ou Tay Garnett libérant de nouveaux modèles subversifs pour nos contemporains. La crudité, la frontalité de ces héroïnes aux mains d’acier renversent les dogmes, leurs attitudes nivelant les baromètres de l’époque.

Pour en savoir plus :

http://newsroom.warnerbros.fr/news-fiche-691.html

http://www.warnerbros.fr/achat/tresors-warner-2/collection-forbidden-hollywood-2013.html

Cousin lointain de Christophe Lambert. Aime Rosetta, Caroline Proust, la 3-D et les fondus enchaînés. S’enivre de films noirs. Devient tout vert quand on lui parle de Lars von Trier. Chasseur de têtes, rayon critique, fétichiste du texte, surtout ceux des autres.

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