Rencontre avec Justine Malle, réalisatrice de Jeunesse

Difficile de ne pas évoquer le fait que Justine Malle soit la fille de Louis Malle, d’autant plus que son premier long métrage est autobiographique. Dans Jeunesse, la réalisatrice évoque ses 20 ans. Le bel âge ? Nouvelle vie, nouvelle école, nouvel amour – mais aussi l’année où paraissent les premiers troubles physiques chez son père. Ils s’avéreront les symptômes d’une maladie dégénérative foudroyante.
Pour l’incarner, Justine Malle a choisi Esther Garrel, sœur de Louis, fille de Philippe et petite-fille de Maurice. Une affaire de familles, de sang et de cinéma, mais surtout de cœur : « Famille, je vous aime ». Le film se place du point de vue de ce personnage, avec ses affirmations, ses choix, ses joies, ses doutes, ses maladresses et, à aucun moment, ne devient un film sur la maladie de son père. Justine Malle parvient, avec ce projet très personnel, à faire un film qui s’adresse à chacun.

Votre premier long métrage raconte l’année d’une jeune fille de 20 ans. Son entrée dans une grande école coïncide avec l’annonce de la maladie de son père. Pourquoi ce choix autobiographique ?

Je pense que tout film est toujours un peu autobiographique. Mais celui-ci est très calqué sur ce qu’il s’est passé, en dehors du fait que mon père est tombé malade et est décédé à Los Angeles, et non dans le Lot. Il y a aussi des personnages qui ne ressemblent pas non plus à ceux de cette période-là, mais globalement, c’est un peu tel quel. Au départ, je voulais faire une fiction, sur un rapport entre une jeune femme qui a du mal à se lancer dans la vie et un homme beaucoup plus âgé – pas forcément son père -, qui en avait marre de vivre, car c’est ainsi que j’ai lu, à l’époque, la maladie de mon père, un peu comme : « la vie est trop compliquée, moi, j’arrête ». J’avais envie d’explorer ce sujet-là, sans le faire avec mes proches. J’ai donc écrit, pendant un an, environ 60 synopsis, et je n’y arrivais pas. Et puis, la scénariste Cécile Vargaftig m’a conseillé d’écrire comme cela s’était passé. Je pense que j’avais effectivement besoin de raconter ce moment très destructeur pour moi, pas seulement à cause de sa maladie, mais de la façon dont j’ai réagi. J’avais besoin de m’éloigner de mon père à ce moment-là, j’avais aussi besoin de vivre ma vie. J’ai répondu à cette maladie par l’indifférence, la colère, ce qui a engendré un grand sentiment de culpabilité pendant quinze ans. J’avais donc besoin de pardonner à ce personnage, d’ailleurs la scène finale dans le train est une réconciliation avec le père. On peut dire que c’est un film thérapeutique, mais pour moi l’art est thérapeutique. J’espère que ce film dépasse le stade de ma thérapie personnelle.

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Le film colle même au nom de l’école : vous avez fait khâgne, Juliette, l’héroïne de votre film, aussi. C’était important, de coller à ce point à ces détails-là ?

C’est une bonne question, car j’avais vraiment du mal à écrire dès que je changeais quelque chose, même de l’ordre de l’infime, ce qui peut paraître un peu idiot, car je suis pour la fiction. Je n’ai réussi à écrire ce film qu’en ne m’éloignant pas de la stricte réalité. Dans son déroulement, j’avais besoin de rester aussi près, même si maintenant encore, je ne suis pas encore sûre de savoir réellement pourquoi. L’explication superficielle serait de dire que c’était plus facile à écrire.

Même si le film relate une période difficile de votre vie, il reste sobre. 

C’était complétement voulu, et on a pu me reprocher qu’il manquait d’une certaine façon de sentiment, qu’il aurait fallu que j’explicite un peu plus. C’était vraiment très important pour moi de ne pas tomber dans le pathos, que je déteste. Je suis très à distance maintenant de cet événement, et cela devait se sentir aussi dans le film. Sa qualité principale est peut-être sa pudeur par rapport à tout ça.

Les scènes familiales se déroulent dans le Lot. Pourquoi ce choix ?

C’est la maison de mon père et les alentours. Au départ, je ne voulais pas tourner là, car c’est une maison que je partage avec mon frère et ma sœur, je pensais qu’ils n’avaient pas forcément envie d’y voir une équipe de tournage. Comme notre budget était tellement limité, cette maison permettait aussi de loger une partie de l’équipe. Malgré ces raisons matérielles, au moment même où je tournais, j’aurais eu beaucoup de mal à imaginer un autre lieu. Dans ce souci de coller à ce qu’il s’est passé, même s’il n’a pas été malade dans cette maison, j’y ai trouvé un appui dans le réel, avec le bureau de mon père, les routes du Lot qu’on prenait ensemble. J’avais besoin que ce soit très chargé émotionnellement. Nadine Lacam, la maquilleuse du film, a confié y avoir senti la présence de mon père, même si cela semble irrationnel. Pour moi, c’était un peu comme avoir sa présence, son regard, comme s’il me protégeait.

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Quels ont été les critères pour trouver celle qui joue Juliette ?

Au départ, j’avais choisi une comédienne qui me ressemble, pas très parisienne, comme moi. Plus on s’approchait du tournage, plus je réalisais que j’avais besoin d’une distance avec ce personnage, qu’il soit différent de moi. J’ai dû lui dire qu’elle ne pourrait pas faire le tournage, malgré ses qualités d’actrice. J’ai pensé à Esther Garrel, car elle comprendrait le côté fille de metteur en scène, même si d’une certaine façon elle a une apparence trop mûre et sophistiquée pour ce rôle. Lors de notre rencontre, elle disait les répliques d’une façon qui m’émouvait. Mais certaines personnes m’ont dit voir une ressemblance entre elle et moi, sûrement le côté « fille de metteur en scène » qui nous rapproche

Est-ce qu’on dirige de la même manière quelqu’un qui vous incarne à 20 ans et les autres acteurs ? 

J’ai essayé de l’attirer vers moi, mais elle a bien résisté. Pour les dialogues que j’avais écrits, je lui disais « je ne l’aurais pas dit comme ça », mais c’était quasiment impossible pour elle de les dire autrement que comme elle les ressentait. C’est une actrice très organique, qui ressent beaucoup les choses. Moi qui souhaitais rester collée à cette réalité, que je voulais si proche, les acteurs m’ont obligé à m’en décoller. J’essayais aussi de ramener Didier Bezace vers mon père, en lui proposant de mettre ses vêtements, de coucher dans son lit, ce qu’il a toujours refusé.

Quand Juliette regarde les films de son père, on reconnaît un film de votre père. Dès l’écriture du film, vous saviez que vous montreriez un de ses films ?

Je ne me suis pas dit : « quel film de mon père vais-je montrer ? ». J’ai souvent regardé la première partie de L‘Inde Fantôme : la caméra impossible, elle m’émeut beaucoup. Sa voix, plus jeune, sa réflexion sur la nostalgie, le temps qui passe – il pensait déjà à sa mort, alors qu’il n’avait que 40 ans – m’ont toujours bouleversée. Je trouvais que le fait de mettre cet extrait, quand il est face à sa propre mort, c’était d’autant plus déchirant pour elle. Je n’avais pas envie de dire que c’était Louis Malle, d’ailleurs il n’est jamais appelé Louis dans le film. Au générique, c’est « Le père », mais c’était crucial pour moi de mettre cet extrait dans mon film.

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Et le choix du titre Jeunesse, sans article devant ? 

Il y a eu plusieurs titres, comme Cinq saisons ou Cette année-là, qu’on jugeait nuls. Le monteur, Olivier Ferrari, a trouvé ce titre, tiré d’une nouvelle de Conrad, ce qui fait un lien avec mon père, qui l’adorait. C’est à la fois une jeunesse entravée dans cet élan, mais aussi comment on est à cet âge-là, dans un état de confusion, de maladresse, de malaise. En plus de cet état douloureux, il y a aussi le côté sans concession, même si on sait qu’on se trompe. C’était important qu’il n’y ait pas d’article. Je ne pourrais pas dire Ma jeunesse, car je souhaite que ce film ait une portée au-delà de moi. La Jeunesse aurait donné l’idée d’une leçon, ou d’une définition, ce qui n’est pas le cas. Une jeunesse aurait produit, comme Cette année-là, un côté romanesque un peu cheap. Jeunesse sans article me semble plus beau, plus mystérieux.

Dans une scène où vous faites preuve d’auto-dérision, Juliette parle de Rohmer, elle dit : « son style ne se voit pas ». Comment définiriez-vous votre style ?

Je ne sais pas si j’en aurais les moyens, mais en tout cas, c’est une phrase que je revendique. Je ne veux pas dire : « regardez ce merveilleux moment de mise en scène ». Mon côté un peu intellectuelle cinéphile parisienne adore la mise en scène des grands américains, le dessin, la forme très abstraite mais, par mon père, j’aime l’idée que la mise en scène ne doit pas être trop appuyée. Mon style est mon point de vue, il s’agit d’essayer d’exprimer à la fois la légèreté et le côté tragique de la vie. Quant à l’auto-dérision, je suis contente que vous l’ayez vue : j’adore Rohmer, et Jeunesse est un film très rohmérien.

Dans le générique de fin, vous remerciez Jean-Paul Rappeneau. Pourquoi ?

Ma mère insistait pour que je l’appelle, afin qu’il me conseille. Il avait travaillé avec mon père. Il m’a dit : « je ne sais si c’est une très bonne idée de le tourner, mais si tu le tournes, voyons-nous 3 ou 4 heures, qu’on repasse le scénario ». Nous l’avons fait 2 semaines avant le tournage. Il n’y croyait pas trop avant notre relecture et, après, il l’a senti. On a ajouté des petites choses, comme faire voir le temps qui passe, des choses narratives à mettre, ce qui est bien pour un film très contemplatif. Rien que le fait de revoir l’écriture du film avec quelqu’un qui a une vraie intelligence du scénario romanesque, cela m’a donné tout à coup plus confiance. Et puis, c’est un ami de mon père. Il a été d’une grande générosité. Tout cela m’a vraiment aidée.

Rencontre réalisée au Cinéma ABC de Toulouse, avec Merlène de Flashebdo.

Jeunesse, Justine Malle, avec Esther Garrel, Didier Bezace, Émile Bertherat, Lucia Sanchez, Christèle Tual, Augustin Bonhomme, Elisabeth Baranès, Aurélia Alcais, France, 1h15.

Personne connue pour être associée au pole dance, aux mojitos, aux banoffees, aux films hongrois sous-titrés en tchèque, mais pas que, du moins elle l’espère.
Reconnait des plans de films qu’elle n’a pas vus. Même elle ne comprend pas cette compétence, mais ça lui permet de prendre la main qu’elle laisse aussitôt parmi ce groupe d’amis qui ne se connaissent pas. Ça lui suffit pour sourire.

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