L’attentat : faire exploser le tabou de « l’arabe-israélien »

L’Attentat est-il encore un film ayant pour but de discuter l’efficacité et la légitimité du terrorisme comme dernier recours dont les palestiniens disposent pour défendre leur cause?

Et bien non, le film de Ziad DOUEIRI est très nouveau.  Même s’il use d’un thème devenu récurrent sur nos écrans, c’est pour parler enfin de cette « population-tabou », ce peuple ignoré de presque tous ceux qui donnent leur avis sur le conflit le plus explosif du Moyen-Orient : les arabes-israéliens.

L’existence méconnue de cette population est pourtant une donnée fondamentale de ce qui se passe et se vit en Israël : les arabes-israéliens représentent environ 15 % de la population du pays (ou 19,5 %, soit environ 1 350 000 personnes, en incluant Jérusalem Est). Selon les principes fondamentaux de la démocratie israélienne, ils sont citoyens à part entière, au même titre que les autres Israéliens.

Ils sont représentés au parlement, ont leurs propres partis, mais votent sur l’ensemble de la proposition démocratique.Certains (une minorité) voteraient même pour des partis dits de droite. Les arabes ont une protection égale devant la loi et les mêmes droits que leurs concitoyens. Les écoles et les facultés leurs sont ouvertes, ils bénéficient des aides sociales, et d’ailleurs l’arabe est langue officielle de l’État d’Israël. Toutefois, contrairement aux citoyens juifs, ils ne sont pas enrôlés dans l’armée israélienne  mais ils peuvent y servir volontairement s’ils le souhaitent.

Le Docteur Jaafari n’est donc pas seul dans sa situation. La première erreur de ce film est de le présenter comme une exception du fait du Prix qu’il reçoit. Même s’il est un des rares à être lauréat d’un prix aussi prestigieux, il fait cependant corps avec ce million d’habitants, qui sont le cœur le plus douloureux d’un conflit qui semble ne plus pouvoir se dénouer. Le Docteur est présenté comme soignant avec dévouement  ses patients juifs, mais  ce qui n’est pas montré, c’est que la situation inverse est vraie en permanence, également. A tout moment c’est un arabe qui peut arriver dans un hôpital et se faire soigner par un juif, dans toutes les universités, c’est un arabe qui peut être prof ou élève, ou encore votre chauffeur de taxi dans les rues de Jérusalem.

Cette population d’arabes de nationalité  israélienne, est majoritairement composée de musulmans, les chrétiens sont tout à fait minoritaires. On se demande alors également quelle est l’intention qui est visée en faisant de l’épouse kamikaze du Docteur, une arabe-chrétienne. La population chrétienne, ne s’est traditionnellement jamais manifestée par des attentats suicides. Il y a comme un forcing à vouloir impliquer le christianisme présent sur la Terre Sainte, sous une forme qui n’est pas la sienne, et cela décrédibilise quelque peu le propos du film.

Mais ce n’est pas la seule  faute de gout  qui discrédite une approche pourtant nouvelle de cet échec politique monumental qui persiste sous les pires formes depuis la création de l’Etat. Même si un grand nombre d’arabes-israéliens sont effectivement déchirés entre la cause de leurs frères palestiniens et l’acceptation qu’ils ont de vivre à l’intérieur du pays ennemi ; la plupart d’entre eux (ceux qui habitent le Nord du pays notamment), sont là depuis « toujours », et ils n’ont généralement pas de famille de l’autre coté du mur. Ils aiment ce pays comme le leur, profitent des possibilités qui leurs sont offertes par son développement, et participent de sa vie politique et sociale, sans que l’on puisse même les distinguer de leurs « cousins» juifs. A la question qui leur est posée de savoir ce qu’ils feraient si un État Palestinien était créé, la plupart d’entre eux répondent qu’ils préféreraient rester en Israël.

La situation des arabes-israéliens vivant au centre du pays, à côté de la Cisjordanie et de Naplouse (où se passe l’intrigue) est effectivement plus délicate. La proximité géographique d’avec la Palestine les met dans une posture on ne peut plus inconfortable. Taxés de trahison par les uns, et en certain sens soupçonnés d’être encore des ennemis potentiels par les autres, ils sont condamnés à être en permanence les victimes de ce conflit insoluble. Leurs familles sont souvent partagées par ces trop fameux « check points » qui font la colère du monde entier. Le Docteur Jaafari et son épouse incarnent cette difficulté irréductible. Et pourtant, malgré la tension inhérente à leur position, de toute l’histoire de l’intifada, une seule exception a entaché la confiance qui est de mise envers les arabes qui vivent à Jérusalem ou à Tel-Aviv. Certainement harcelé par sa famille palestinienne, il y a quelques années, un chauffeur arabe de la compagnie nationale des autobus israéliens, a déboulé dans son arrêt en écrasant ceux qui attendait leur transport en commun… Ce drame fut un tremblement de terre, mais il est resté une exception.

Il nous semble que la problématique spécifique aux arabes-israéliens, étouffés entre le marteau et l’enclume, proposé par Ziad Doueiri, soit entachée d’une dimension  trop fictionnelle.  En effet, elle prend pour exemple ce qui est encore heureusement vécu comme impensable, à savoir la trahison d’un arabe-israélien. Le scénario comme tiré par les cheveux semble se fissurer de toute parts tant il nous apparait comme artificiel sans que l’on puisse réellement saisir pourquoi. Si les israéliens devaient soupçonner tous les arabes de l’Etat d’être des terroristes potentiels sous prétexte qu’un jour ils feront un pèlerinage sur les lieux terrifiants du massacre de Jénine, alors la vie de ce pays serait simplement et purement impossible.

Il faut accepter et comprendre ce fait encore beaucoup trop ignoré : une part du conflit israélo-palestinien a trouvé une forme possible de résolution, en Israël même, et ce pour plus d’un million de personnes ; soit près de 20% de la population. Cette possibilité ne concerne pas que des exceptions sélectionnées par la réussite professionnelle et sociale, comme ce film semble le suggérer.  Elle est la réalité de toute une population qui souffre du silence presque tabou dont elle est l’objet, du fait de sa double posture.

Le film est bouleversant de par la situation déchirante qu’il décrit à son paroxysme, mais il produit un certain malaise, car il peut apparaître comme à la limite de la manipulation. Certains y ont vu une accusation contre le mode de défense des palestiniens, d’autres une critique de la politique israélienne, qui pousse ses ennemis aux pires des paradoxes. La fausseté inhérente à plusieurs aspects du propos empêche d’y voir clair. Une question cruciale a cependant été soulevée, celle du statut et de l’avenir des arabes-israéliens. Ils représentent peut-être la clé de ce conflit interminable après avoir été ceux qui incarnent douloureusement l’essentiel de la contradiction que la naissance de l’État d’Israël a généré. Le regard tragique du Docteur Jaafari  pose les termes de cette équation encore insoluble avec maestro, c’est ce que nous retiendrons de L’Attentat.

L’Attentat, Ziad Doueiri, avec Ali Suliman, Reymonde Amsellem, Evgenia Dodina, France / Belgique / Liban / Qatar, 1h45.

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