La Belle endormie : raconter l’Italie

Marco Bellocchio appartient à une génération de cinéastes ayant émergé dans les années 60. Certains ont vu un aboutissement dans Le Diable dans le corps (1986). Pour moi, ce fut la découverte du Sourire de ma mère (2002), et surtout celle de Buongiorno, notte (2003). C’était sans doute, alors, le seul cinéaste italien à faire le choix de la modernité, n’hésitant pas à bousculer le cinéma politique de son empreinte lyrique. Un auteur qui nous narrait le temps sourd des années de plomb et l’ombre de Mussolini, et menait une interrogation violente sur l’identité de l’Italie, dans laquelle le conflit, avec ses parts d’ombres, servait de moteur à une remise en cause générale : l’espoir de réveiller le pays, quitte à passer par une loufoquerie digne d’Entr’acte (1924, René Clair) avec Le Metteur en Scène de Mariages (2006), ou l’opéra avec Vincere (2009).

De film en film, le lyrisme ne faisait que s’accroître  : n’allait-il pas finir par forcer sa signature ? Avec La Belle Endormie, Marco Bellocchio opère un changement, et met au repos la machine à conflits pour épouser le récit d’Eluana, plongée dans le coma depuis 17 ans. Son père demande à ce que l’euthanasie soit autorisée. La requête est acceptée, et l’Italie s’ébranle : les conservateurs pro-life s’indignent, le parti de Berlusconi tente de faire voter une loi empêchant l’euthanasie, et les progressistes soutiennent le père. Marco Bellocchio se passionne pour cette histoire.

L’Italie redécouvre le goût du débat et de l’échange d’idées, loin de la lessiveuse télévisuelle de Berlusconi. Bellocchio n’attendait que cela : il écrit l’événement sous une forme polyphonique, intégrant trois récits fictionnels : une mère espérant que sa fille, plongée dans le coma, se réveille ; un sénateur en proie au doute, et en conflit avec sa fille sur l’euthanasie ; un médecin qui tente de sauver une femme ne souhaitant qu’une seule chose : se suicider. Trois histoires racontées sur un ton différent : réalisme pour le récit principal du sénateur et de sa fille, conte fantastique pour celui de la Divina Madre, minimalisme pour celui de Rossa et du médecin.

Le lien entre ces récits, c’est la présence hors-champ d’Eluana. Jamais visible, même dans les images de journaux, à la télévision ou sur internet, Eluana fait disparaître du champ l’ultra-représentation moderne et chrétienne au profit d’un regard humaniste. L’autre lien entre ces trois récits, c’est la présence, qui intervient dès l’ouverture du film, de la télévision, et de tous les moyens de communication modernes. Ces outils deviennent le repère-temps de chaque protagoniste. Bellocchio n’hésite pas à disposer un écran géant derrière la porte entrebâillée d’un salon Garibaldien pour représenter le Sénat. Les lieux importent peu, ils transpirent la foire d’empoigne. Bellocchio ressuscite les thermes romains, signe de l’obligation, pour le sénateur, de passer par tous les stades de l’histoire pour trouver la bonne réponse, face à sa propre conscience plutôt qu’à son camp politique. Les protagonistes de chaque récit vont être secoués par cette polyphonie qui les dépasse, mais qui les mènera loin de ce qu’ils croyaient atteindre. Bellocchio les filme magnifiquement, par le biais de gros plans insistants et savamment composés. Sans jamais les lâcher, en traquant ce qu’il se passe en eux.

On pourra reprocher au cinéaste une relative légèreté dans certains récits, mais je crois qu’il n’est pas question d’une histoire remplie (comme en témoignent les cadrages) ; plutôt, d’un mouvement d’individus traversant un événement qui, par ailleurs, n’a pas eu de grande répercussion médiatique à l’international. Le film raconte l’Italie, certains éléments pourront échapper au spectateur français, comme le choix, assumé, de ne pas prendre parti. Marco Bellocchio procède comme pour un documentaire : il sort dans la rue avec sa caméra pour observer La Belle endormie, à l’aube de son réveil, l’inscrivant dans une écriture toujours lyrique, mais passionnante de vitalité. Il n’épargne personne, tout le monde est là (l’église, la classe politique, les citoyens). Bellochio a conçu le projet d’un film simple mais vivant. C’est réussi.

La Belle endormie, Marco Bellocchio, avec Tony Servillo, Isabelle Huppert, Alba Rohrwacher, France / Italie, 1h50.

Cinéaste, il travaille activement sur la question de la mémoire ouvrière. Depuis 2004, il a réalisé un court-métrage de fiction, Fermeture, dans lequel il interroge le devenir des ouvriers. Petit-fils d’ouvriers, il est revenu à Billancourt pour parler de l’usine Renault dans une série de documentaires. Il a réalisé de nombreux clips musicaux, des films d’essai sur l’urbanisme, des reportages web…

1 Comment

  • Répondre avril 15, 2013

    EVE

    Très belle critique qui m’a donné envie d’aller voir ce film intense et puissant. Merci pour ce conseil judicieux et plein de gout.

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