Wadjda, la fillette qui souleva le poids des traditions

Le déterminisme social (et religieux notamment) est-il dominant relativement à celui  qui résulte de la structure psychique individuelle ? Quelles  sont les ressources dont dispose le sujet face au poids des traditions qui font le cadre de son quotidien ? Les situations extrêmes sont généralement présentées comme le moyen idéal de la prise de conscience, et le ressort même de ce qui permet de s’arracher à son destin. Au nom du combat mené en faveur de l’augmentation des libertés, un certain cinéma semble profiter de ces circonstances spectaculaires – mais ce n’est pas celui de la poésie psalmodiée par Wadjda.  

Wadja et Syngué Sabour, deux films sortis simultanément, caractérisent l’alternative de la réflexion critique sur le poids des traditions et notamment sur la condition de la femme en terres musulmanes.

Pour répondre de cette problématique brûlante d’actualité,  la réalisatrice du premier film saoudien a choisi de raconter « l’histoire de la petite fille qui fit un concours de récitation coranique pour s’acheter une bicyclette ». Le père de Wadjda n’est pas un intégriste, il n’est pas enrôlé au Jihad, il ne bat pas sa femme. Sa mère est belle comme un cœur, douce et aimante ; et leur maison propre et rangée respire la vie normale de gens de classe moyenne à qui rien ne manque. Leur pays en apparence modernisé, et pourvu de toutes les commodités qu’offre aussi l’occident, est pourtant resté coincé sous le poids d’une loi ancestrale. Sans avoir besoin d’être en guerre ou sous l’emprise de bombardements, le quotidien « normal » est implicitement présenté comme une frustration et une souffrance de chaque instant.

La petite fille n’a pas d’enfance, celle-ci est barrée par l’horizon idéologique qui la prive de tout désir singulier, et la seule révolte explicite qui marque sa vie a pris la forme d’une envie d’acquérir ce qui a priori n’est autorisé qu’aux garçons : un vélo… Wadjda n’est ni malmenée ni maltraitée, mais la douleur qui marque chacun de ses déplacement réside dans la privation à dire qu’elle pourrait aussi être autre chose que ce que lui réserve la rigidité du cadre qui est le sien.

Le choix qui est fait, celui de rencontrer cette préadolescente dans le cercle très fermé de l’éducation qui lui est dispensée dans ses tendres années, n’est pas fortuit. Sa vie n’est pas encore jouée, et l’avenir doit se dire à l’intérieur de cet espace clos, bourré de codes et quadrillé de lois qui absorbent chaque geste de leurs détails. Cette vie prend vite des allures surréalistes dans sa résistance à la modernité environnante avec laquelle elle compose tant bien que mal. L’espièglerie et le sourire de Wadjda nous rendent complices de son histoire, et le regard posé sur elle se fait comme naturellement, avec douceur. Il contraste radicalement avec le projecteur surpuissant braqué sur l’héroïne de Syngué Sabour.

Dans le film de Atiq Rahim, une très belle jeune femme nous apparaît dans les circonstances dramatiques de la guerre, qui fait rage à Kaboul. L’ennemi bombarde, mais l’horreur  se conjugue à tous les temps. La milice afghane agresse les habitants, s’introduit dans les habitations en ruines ; la misère et les restrictions de la guerre sont démultipliées par la détresse affective liée à l’abandon de la famille, qui avait pourtant les moyens de fuir la ligne de feu où se situe la maison presque détruite. La  jolie maman de deux fillettes (que l’on voit à peine) assiste un mari tombé dans le coma suite à une dispute de quartier. Le silence de cet homme qui l’a malmenée, dix ans durant, l’invite à la parole qu’elle n’a pu prononcer tant qu’il faisait autorité dans sa vie. Il est devenu sa Pierre de Patience, celle à qui l’on confie ses secrets pour s’en libérer. Le monologue de la jeune femme, qui raconte une vie on ne peut plus dramatique, est entrecoupé du son des sirènes qui l’oblige à descendre aux abris.

L’horreur de la situation politique de l’Afghanistan dessine les contours du présent dans lequel la jeune femme révèle les affres d’un passé plus tragique encore, surdéterminé par le poids de ce que le fanatisme lui a fait subir. En fallait-il tellement pour la faire parler ? Faut-il avoir écrasé une femme jusqu’à la dernière limite du supportable pour que resurgisse  subitement un désir si longtemps étouffé ?

La facilité qui consiste à exploiter la logique des contraires finit par lasser. On se sent comme abusés par le procédé, qui cherche à faire mouche en opposant le voile intégral à la grâce du pas de danse de la jeune femme. La gazelle a été délaissée par un tyran impuissant à aimer. On est d’autant plus choqués de la laideur de cette misère qu’elle contraste avec les plans très rapprochés sur le beau visage de Golshifteh Farahani. La mise en scène du paroxysme de l’enfermement, du sujet qui se débat dans un ultime sursaut, tourne à la caricature.

Face à cette surenchère, il suffit à la petite Wadjda d’exprimer sa révolte dans l’acharnement à se payer un vélo, malgré le milieu qui l’en dissuade, pour en dire davantage. Rien de ce qui est dénoncé n’est clamé ni revendiqué, tout est exprimé dans la retenue que cette critique fondamentale oblige à garder pour être crédible. Wadjda n’est pas belle, car sa vie ne l’est pas. Seul son désir d’être quelque chose d’autre, ou de plus, lève le voile qui pèse sur son enfance.

La différence de ces approches n’est pas sans rappeler deux films turcs, qui s’opposent dans leur manière d’exhiber la bataille où s’affrontent les progressistes et les fanatiques de Mahomet en terres étrangères de l’Islam. Une Seconde Femme (Umut Dag), choisit la norme du cadre traditionnel pour dire le second mariage d’un homme (dont la première épouse est malade) avec une très jeune femme. La réaction de l’entourage, qui doit subir le poids de cette situation sordide, est suffisante à exprimer le décalage qu’impose la coutume de Kuma au 21ième siècle. Le film saisit ainsi du fait même de sa simplicité à dire sous forme d’évidences des horreurs qui n’en sont pour personne.

L’étrangère (Féo Aladag) est différent dans son approche. Il fait appel, non pas à l’étonnement du spectateur, ni à sa curiosité, mais à sa colère, voire à sa révolte face au drame de celle qui divorça pour refuser de se faire violer par son mari. L’étrangère est menacée de mort par ses frères, impitoyables quant à son sort. La situation extrême dans laquelle la met le rejet de toute sa famille face à une démarche on ne peut plus légitime, provoque le dégoût, voire la haine.

C’est ce que nous reprochons à ces films choc ou plutôt caricatures. A défaut de provoquer chez le spectateur un regard compatissant, qui l’impliquerait dans le scénario, ils exploitent trop facilement les craintes et les préjugés pour défendre leur propos. Ils posent ainsi le spectateur comme juge extérieur (mais complètement partial) de ce qu’il observe. Et pourtant, ce qui est dénoncé, se justifierait davantage en évitant de faire appel à des ressorts qui gâchent la noblesse de la cause défendue d’une part, mais aussi celle de la capacité extraordinaire que représente le cinéma à nous faire partager une vision renouvelée de nos propres questions, d’autre part. En effet, l’exagération du propos a tendance à le reléguer dans un extrême dont nous nous dés-impliquons rapidement.

Les ressources propres à l’individu sont davantage mises en valeur dans le cadre de ce qu’il vit lui-même comme normal. En théâtralisant à outrance le contexte de ce qui provoque la révolte, il semble que le parti soit pris de ne confiner l’espoir de s’en extraire qu’à des réactions pulsionnelles, incontrôlées ou qui relèvent d’une forme de magie – à l’image de la Pierre de Patience. Il y a dans cette approche une satisfaction du spectateur à être celui qui, par sa répulsion face  à des situations rétrogrades, permet la délivrance. Ces drames ne déforment pas forcément la réalité, mais ils la sélectionnent pour nous la délivrer sous forme d’un amalgame de tragédies. La catharsis produit l’effet escompté, elle provoque de la pitié, mais en valorisant le spectateur dans son rejet de tout ce qui est présenté, au nom de l’immoralité ou, au mieux, de l’inculture.

Même si elle peut paraître moins efficace à première vue, la véracité d’un propos réaliste, plus modéré, est heuristique à long terme. Il n’en touche pas moins, il se risque à passer pour simple, voire naïf dans ce qu’il énonce, pour toucher avec plus de profondeur. La poésie qui sait dire la beauté des situations éprouvantes, a trouvé l’une de ses plus belles plumes dans le cinéma courageux de Haifaa Al Mansour, la première réalisatrice saoudienne. Elle nous donne dans Wadjda une véritable leçon de féminisme : celle du respect de la dignité de ces femmes qui se débattent dans un monde sans pitié, qui vise à anéantir leurs désirs.

Wadjda, Haifaa Al Mansour, avec Waad Mohammed, Reem Abdullah, Abdullrahman Al Gohani, Arabie Saoudite, 1h37.

2 Comments

  • Répondre mars 30, 2013

    dasola

    Bonsoir, j’ai été autant émue que Wadjda quand elle reçoit son cadeau inespéré à la fin. Le film rencontre un joli succès bien mérité. Bonne après-midi.

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