40 ans, mode d’emploi : comment j’ai appris à aimer la norme et à ne plus m’en faire

Une fois n’est pas coutume, les distributeurs français ont eu, en matière de titre, de la suite dans les idées : 40 ans : mode d’emploi (dont le titre original est le difficilement traduisible This Is 40) se trouve ainsi désigné comme le croisement entre les précédents 40 ans, toujours puceau (The 40-year old virgin) et En cloque, mode d’emploi (Knocked-up). Double avantage du titre, donc : d’une part, il identifie le film comme une oeuvre d’Apatow – on sait les difficultés rencontrées par les comédies US pour être reconnues, en France, comme s’intégrant à la filmographie d’un auteur – ; d’autre part, il véhicule – involontairement, sans doute – une idée plutôt juste de son projet. Soit, effectivement, rien moins qu’un très pragmatique mode d’emploi, un bout-à-bout de cas pratiques, avec lesquels les personnages tâchent de composer : stimuler la libido après vingt ans de mariage, gérer la crise d’ado de l’aînée, concilier ambitions professionnelles et maintien d’un train de vie familial. Pas de progression à proprement parler ; plutôt, des variations autour d’un même thème, un spectacle de stand-up in situ, dont chaque séquence pourrait être introduite, micro en main, comme l’aurait fait le George Simmons (Adam Sandler) de Funny People (« L’autre jour, j’étais en voiture avec ma femme et mes enfants, et… »).

Avant Funny People, Apatow avait su capter l’allongement de l’adolescence (envisagé comme une forme de handicap social), chroniquant dans En cloque, mode d’emploi la difficile entrée d’un geek dans l’âge adulte, ou chargeant, dans Quarante ans, toujours puceau, le corps d’un quadragénaire de préoccupations réservées d’ordinaire au teen movie (Supergrave notamment, dont il est le producteur).

Signe des temps, sans doute : les héros de John Hughes se projetaient dans un avenir incertain (Ferris Bueller savait qu’en quittant le lycée, il entrait dans un autre monde : il l’exprimait au sein-même du film) ; ceux d’Apatow (qu’on a parfois présenté comme l’héritier de Hughes), au contraire, se raccrochent à leurs jeunes années. Steve Carrell (40 ans, toujours puceau) se réfugiait dans une collection névrotique de figurines de super-héros. Funny People s’ouvrait sur des images d’Adam Sandler jeune, se livrant à d’innocentes plaisanteries téléphoniques, quand la suite montrait son personnage empêtré dans des productions mercantiles et bas-de-gamme, divorcé et en proie à une mid-life crisis. Tout, ici, en appelle à la nostalgie, au souvenir d’un temps où tout était possible ; où les rêves n’étaient que partie remise. À plus forte raison si s’évanouit la transition entre puceau et bande-mou (« Je l’aime bien, moi, ta demi-molle », lâche Leslie Mann à Paul Rudd qui, pour son anniversaire, s’était gavé de Viagra.), l’angle mort de la filmo d’Apatow.

On a souvent dit que le cinéma des frères Farrelly – qui régna sur la comédie US avant celui d’Apatow – célébrait les freaks et les corps hors-norme : l’une des raisons, sans doute, pour lesquelles il a plus volontiers peiné à faire école, le fragile équilibre entre crétinerie crasse et sentimentalisme, slapstick et empathie pour les personnages, s’avérant un alliage des plus délicats. Freaks and Geeks : c’est le titre à vrai dire mensonger de la série produite par Apatow et qui, il y a quinze ans, lui valut une première reconnaissance critique. Car, de freaks, il n’est jamais question chez l’auteur : ses héros sont de doux geeks ont en voie de normalisation. Celles et ceux qui se tiennent à la marge sont voués à y demeurer (Charlyne Yi en vendeuse toxico, Melissa McCarthy en mère obèse et hystérique), réduits à jouer les utilités comiques, voire à s’exposer au ridicule.

C’est que, pour Apatow, la norme n’est pas envisagée comme un écueil. Le divorce n’est pas une option, pas plus que ne l’étaient l’avortement dans En Cloque… ou, plus étonnamment, le sexe avant le mariage dans 40 ans, toujours puceau – son personnage, conviendra-t-on, avait pourtant suffisamment patienté. Cinéaste néo-classique (lorsque Mottola ou McQuay se montrent plus iconoclastes), Apatow louvoie idéalement entre les enjeux traditionnels de la comédie US (dont il reprend les codes en l’état) et une parfaite contemporanéité, via le langage et les renvois à la pop culture, par lesquels il s’assure la connivence de son public (fans ou détracteurs de Lost, ce film vous est destiné). Il confirme donc ce qui, depuis toujours, travaillait, sous ses oripeaux trash et régressifs, le cinéma d’Apatow : la veine d’un moraliste classique (plutôt que réactionnaire, anathème un brin abusif), héritier de l’âge d’or de la comédie hollywoodienne.

On raillait autrefois ses dénouements plan-plan et familiaristes, en ce qu’ils semblaient contredire ce qui s’était joué jusque-là, de saillies scabreuses en célébrations de la franche camaraderie. C’était ignorer que, ces conventions narratives, Apatow avait justement le mérite de les prendre au pied de la lettre : plutôt que comme des prescriptions morales, la transcription poétique du réel, un schéma – comme celui des contes – au sein duquel se révélaient des vérités invariables.

Est-ce à dire que, depuis Funny People, le cinéma d’Apatow s’affilierait désormais à celui de James L. Brooks, ou du Blake Edwards tardif (celui de S.O.B.), comme on a pu le lire par ailleurs ? A vrai dire, c’est plutôt sa veine sitcomesque qui se révèle ici. Soit la famille figée dans un présent éternel : rien n’est bouclé dans 40 ans… (on s’engueule, on se rabiboche, on se pardonne, on s’engueule, on se rabiboche…). Trente minutes de moins ou trois heures de plus (ou sa déclinaison en 12 x 52 minutes) n’y changeraient rien : les personnages reviennent, dans les faits, à leur point de départ ; seul a changé le regard qu’ils portaient sur leur quotidien. Ils ont compris que les tensions, frustrations et compromis ne signifiaient pas l’érosion de leur famille, mais en constituaient l’essence même. Le cinéma d’Apatow est donc, à l’image de son sujet, un savant exercice de surplace, fait de longueurs, de répétitions, d’infimes variations. La chronique, largement autobiographique (qui autrefois ne faisait qu’innerver ses comédies aux récits calibrés), est désormais à nu.

Affranchi du cadre formaté de ses deux premiers films, 40 ans… fait alors entendre une musique propre à son auteur. Une structure (dis)harmonique (Rudd, Mann & les filles Apatow, le cercle restreint de la famille) fait le terreau de développements dignes d’une partition de jazz. Subtiles variations autour d’un même thème, improvisations (Melissa McCarthy, soliste au jeu strident et virtuose), syncopes et contretemps, battles swinguantes des réparties (laissant libre cours au phrasé de chacun), accouchent d’une partition collective, tout entière vouée à l’interaction entre ses interprètes, et où ne manquent que les silences, la hantise du cinéma d’Apatow.

Brillant par endroits (le sens du dialogue est intact, même si l’auteur en retranche pas mal sur les joutes verbales), le film produit un étrange sentiment de familiarité (Apatow ne vise rien d’autre : eux, c’est à la fois vous et moi, n’a-t-il de cesse de nous dire), qui en fait à la fois le charme et la limite. Ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à accepter la norme, à l’envisager comme une forme de fatalité heureuse ; à prendre ma place dans la filiation, en me reconnaissant comme à la fois père (mère) et fils (fille).

40 ans : mode d’emploi, Judd Apatow, avec Paul Rudd, Leslie Mann, John Lightow, Megan Fox, Etats-Unis, 2h14.

7 Comments

  • […] les phénomènes culturels qui l’ont traversée. Comme avait pu le faire Judd Apatow avec This is 40, Boyhood est une succession de petites vignettes. Mais là où Apatow donnait à son film la forme […]

  • Répondre mars 25, 2013

    Jimmy Montrose

    En fait, son nom est John Hughes.

  • Répondre mars 25, 2013

    raphaël

    Bien le bonjour,

    Le genre de « cas » est-il passé au féminin?
    (« de cas pratiques, avec lesquelles les personnages »)

    • Répondre mars 25, 2013

      Thomas Fouet

      Oups ! J’avais écrit « situations pratiques », à l’origine. En remplaçant « situations » par « cas », j’ai pas fait gaffe à la suite… C’est corrigé !

      • Répondre mars 25, 2013

        raphaël

        Merci! Je vais pouvoir rejoindre sereinement le fil de ma journée!

  • Répondre mars 25, 2013

    EVE

    Je me sens rassasiée de ce film à la seule lecture de cette belle critique; je préfère en rester là, je crains trop que la critique soit bien meilleure de l’appat-ow…

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