Jack le chasseur de géants : la pomme empoisonnée de Bryan Singer

Nos notes

Si l’on savait que Bryan Singer pouvait parfois jouer au petit malin, on tombe aujourd’hui des nues face à Jack le chasseur de géants. Comment s’est-il retrouvé à la tête de cette commande, somme toute assez cynique ? Le pitch, car il ne s’agit que de cela, ne rassurait pas quant à la faculté du cinéaste à faire sienne cette histoire pour enfants. Sur le ton de la plaisanterie, la question était : Mais où sont les Nazis ? D’Un élève doué aux X-Men, en passant par Walkyrie et même Superman, Singer s’est fait le chantre du questionnement de la fascination qu’exerce le fascisme sur tout un chacun. Ce sont en tout cas, pour lui, des questions importantes (lui, l’enfant juif adopté qui, adolescent, adhéra à un club nazi) : l’attirance envers le mal et les raisons de la haine. Si Shuster et Siegel avaient, avec Superman, créé un alien surpuissant, mal à l’aise dans son costume d’humain pour s’opposer à ce qu’avait donné l’horreur du mythe du surhomme, Singer ne propose quant à lui pas grand-chose. Il continue, de film en film, à creuser cette même question. Sa position est en fin de compte assez proche de l’idée nietzschéenne, Par-delà bien et mal. Tout comme chez Nietzsche, l’homme est chez Singer Humain, trop humain. En adaptant un conte médiéval, on pouvait s’attendre à ce que l’auteur creuse les questions qui le rongent, et se souvienne que les nazis ont, en plus de l’influence des mythes antiques par assimilation fasciste, eu à cœur de redonner une nouvelle jeunesse à la chevalerie, aux mythes médiévaux germaniques ou nordiques. Bref, même si le fait de le voir aux commandes de Jack le chasseur de géant semblait étrange, il avait, semblait-il, la possibilité de reprendre à son compte cette histoire universelle.

Il n’en est rien. De bout en bout, Singer se désintéresse du film. Visuellement, il ne fait aucun effort pour permettre à des effets spéciaux d’un autre âge d’intégrer l’univers du film, abandonne la mise en scène pour illustrer paresseusement le conte, et surtout ne cherche jamais à rendre digeste un scénario plutôt honteux. Les héros sont ici sans saveur, transparents, à la limite de l’abrutissement. Il faut voir, par exemple, comment notre héros se fait chaparder sa charrette sans rien comprendre. Se moquer de son héros, en faire un benêt, pourquoi pas. Mais, en forçant le spectateur à épouser son regard, il l’assimile lui-même à un abruti. La princesse en prend aussi pour son grade : au vu du côté nouille de la demoiselle, on comprend pourquoi Evan McGregor ne cherche pas davantage à se battre pour gagner son cœur. Le film finit par sérieusement fatiguer, à force d’entretenir une complicité fabriquée, à coups de jeux de mots faiblards sur les « haricots » et de séquences-miroir en forme de private jokes. Dans un buddy movie, pourquoi pas – mais l’on sent bien qu’ici, les interprètes cachetonnent, et ne sont pas vraiment buddy. On aurait aimé voir, dans ce cas, des battles entre Evan McGregor et Ewen Bremner, déjà partenaires dans Trainspotting. Or, même les tentatives de tirer le film vers la comédie échouent. Si Usual Suspects fonctionnait, et même si l’on pouvait se sentir pris pour un imbécile, c’est que sa mise en scène était brillante. Singer fait ici preuve de toute la paresse dont il est capable, et montre un certain mépris pour le public auquel il se destine, c’est-à-dire les enfants.

Il y a quelques semaines sortait Le Monde Fantastique d’Oz, également adressé à un jeune public – et comportant les mêmes faiblesses – mais Sam Raimi, au contraire de Bryan Singer, démontrait que, si sa base est pourrie, il est toujours possible de rendre un film meilleur. Jack le chasseur de géant restera sans doute comme la pomme empoisonnée de son auteur : il n’aurait pas dû croquer dedans.

Jack le chasseur de géants, Bryan Singer, avec Nicolas Hoult, Eleanor Tomlinson, Ewan McGregor, Etats-Unis, 1h50.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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