Cloud Atlas, une question de genre(s)

Nos notes

Le cinéma de Lana et Andy Wachowski, s’il atteint rarement les sommets, a le mérite d’être l’un des plus intrigants de la production US contemporaine. Tout, chez eux, est question de genre. Arrivés sur le devant de la scène avec un polar que l’on qualifiera de néo, ils y scrutaient les relations troubles d’un couple lesbien. Plus tard, Néo deviendrait un personnage transgenre au sein d’une saga transmédias (bande dessinée, jeux vidéo, dessin animé), interprété en live par Keanu Reeves, acteur androgyne par excellence. A la sortie de Matrix, la critique française sembla abasourdie de découvrir qu’un film à grand spectacle fût réalisé par des cinéastes cultivés. Il n’y avait là rien d’étonnant : Baudrillard, Chomsky et Badiou attirent bien plus d’audience aux USA qu’en Europe. Si l’on s’en tient à une conception du film en tant que produit, on serait en revanche bien plus étonné d’apprendre que Luc Besson est un lecteur de Debord, ou Fabien Onteniente, un adepte de Castoriadis. Si l’on se gaussait du caractère « conscient » de ce blockbuster, on passait sous silence la question du genre, tant cinématographique que sexuel. On y voit pourtant un couple dans lequel l’homme et la femme finissent par se ressembler. Plus tard, en produisant l’adaptation du chef-d’oeuvre d’Alan Moore, V pour Vendetta, la fratrie enfonçait une nouvelle fois la porte du genre – l’ambiguïté de la sexualité, en premier lieu – et posait la question de la transformation. V pour Vendetta, pourtant signé par un autre (James McTeigue), reste à ce jour leur film le plus passionnant. Très conscients du fait qu’adapter l’oeuvre de Moore dans toute sa complexité et sa dimension politique était impossible, ils préféraient  insister sur la quête d’identité de leurs personnages – comment un homme en vient à se travestir, et comment, progressivement, une femme décide à son tour d’entrer dans le costume de l’homme.

Jusque-là, dans ce monde où les rapports sociaux sont médiatisés par des images, les Wachowski avaient toujours refusé de montrer leur visage, de jouer le jeu du système et de la communication. Clairement sensibles à la colère des peuples de par le monde, ils semblaient porteurs d’une position politique autant que de problématiques plus personnelles, plus délicates à médiatiser. Très au fait de la question de l’image et du caractère réactionnaire du système, ils savaient la tâche compliquée, alors même que Larry devenait progressivement Lana. Mais avaient-ils le choix ? Car entre-temps, ils avaient eu la folie de produire Speed Racer, un rêve de gosses, semble t-il, un peu trop portés sur la coke et le LSD. Une fois encore, rébellion et travestissement se mêlaient, tout comme s’agrégeaient les images tirées des cultures populaires (magazine pulp, dessin animé, jeux vidéo, cinéma classique et pop art). Speed Racer, aussi coloré que Matrix était sombre, voyait son spectaculaire échec financier répondre au triomphe de leur trilogie.

On peut reconnaître une chose aux auteurs : ils ne font pas de compromis, et ne cherchent pas à rebondir en acceptant des commandes. En décidant d’adapter Cloud Atlas, leur stratégie anonymous n’avait, après le crash de Speed Racer, aucune chance de servir le film. Aux yeux du monde, Lana est donc apparue. Une entorse à leur système, dont ils se seront finalement bien sortis. Probablement parce que Cloud Atlas est pour eux le film de la renaissance : en s’épaulant d’un troisième membre (Tom Tykwer), la fratrie épaissit son univers, et offre à son public son film le plus sensible, tout reposant ici sur l’idée philosophique de l’amour et du geste perturbateur. Un acte, aussi anodin soit-il, aura des conséquences sur l’histoire de l’humanité. La beauté de la vie consisterait en ce que, malgré ce geste conduisant à la tyrannie, l’idée philosophique de l’amour persiste. Certains auraient choisi de confronter des personnages rencontrés à divers moment de l’histoire à des situations semblables ; d’autres encore leur auraient donné les mêmes prénoms, ou auraient affublé ceux-ci de consonances approchantes. Ici, chacune des six histoires est singulière : si l’on y retrouve les mêmes interprètes, ils y jouent à chaque fois des personnages en touts points différents, et d’importance variable. L’idée du film prend alors plus d’importance que ce vivent les personnages. La finesse avec laquelle les auteurs parviennent à gérer la narration de ces six récits, leur souci de n’en privilégier aucun, leur permet également de ne pas sombrer dans la facilité new age : on est ici plus proche du Banquet de Platon que des Enfants du Verseau de Marilyn Ferguson.

Il faut le reconnaître : on n’attendait pas les Wachowski sur ce terrain-là. Comme si ce tour de force ne suffisait pas, ils parviennent également à faire de Cloud Atlas un film mutant, dans lequel le discours anti-autoritaire s’accompagne, dans les actes, d’une réelle pratique démocratique de la création, leur univers fusionnant avec celui de Tykwer, sans que jamais l’un prenne le dessus sur l’autre. Mutant encore car, suite au rejet du film par les Banksters Hollywoodiens, c’est une production protéiforme qui a donné vie aux rêves de ces trois-là. Mutant enfin car, une nouvelle fois, pointe la question du genre – cinématographique, tout d’abord : filmant comme si c’était pour la dernière fois, ils s’essaient au film d’époque, à la comédie romantique, à la science-fiction, au thriller seventies et à la reconstitution préhistorique. Puis, en filigrane, affleure une fois encore cette façon de montrer l’humain comme à la fois homme et femme, cette fois sous les traits de mêmes interprètes, parmi lesquels leur protégé, Hugo Weaving. Moins fourre-tout que leur trilogie Matrix, moins expérimental que Speed Racer, Cloud Atlas mérite que l’on s’y attarde et le soutienne, malgré ses quelques faiblesses – un côté un peu cheap, et l’impression tenace que ces trois-là auraient peut-être mieux fait d’adapter La Cartographie des Nuages pour en faire une mini-série, plutôt qu’un film de trois heures.

Cloud Atlas, Lana Wachowski, Tom Tykwer, Andy Wachowski, avec Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Etats-Unis, 2h45.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

2 Comments

  • […] les damnés de la terre ne valent pas mieux que les nantis) que de la beauté romantique d’un Cloud Atlas (toute révolte manquée participe du succès d’une révolte à […]

  • Répondre mars 31, 2013

    EVE

    Si Cloud Atlas est le remake d’un « choix décisif » qui fait mouche pour l’éternité à plusieurs niveaux de l’histoire de l’humanité, alors il faut chercher de quel film bidon Cloud Altas est-il le remake?

    En cherchant bien, j’ai réalisé qu’il ressemblait en fait à du Lelouche version américaine…

    J’ai hésité entre La Belle Histoire (no-nay no-nay no-naaaaaay) et Les Uns et Les Autres (si tous les hommes sont égaux, certains sont plus égaux que d’autres, c’est vrai pour il ou elle ou l’autre)…
    Mais si les héros de Cloud Altas ne sont « que » les avatars de Jésus, dans La Belle Histoire, c’est JÉSUS himself qui fait l’écho de lui-même à travers l’espace et le temps relatif d’Einstein.

    Les films bidons de Lelouche qui ont marqué ce genre de fresque sur les genres qui transcendent le temps, avaient un avantage sur Cloud Altals: ils étaient rythmés par des chansons bidons qui te trottent encore dans la tête 20 ans plus tard…

    http://www.youtube.com/watch?v=em63OtzqF_Q

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