[Ciné-club 1] Au cas où je n’aurais pas la palme d’or : à la recherche du temps présent

Mardi dernier, se tenait la première édition du ciné-club de Cinématraque. Nous recevions pour l’occasion Renaud Cohen, qui nous fit l’amabilité, après la projection de son second long métrage, « Au cas où je n’aurais pas la palme d’or », de répondre aux questions du public. Une soirée en cohérence avec l’esprit de notre ciné-club : concevoir une expérience commune entre un auteur et le public.

Chaque mois, nous proposerons donc à un spectateur de se faire critique d’un jour. Un grand merci, ce mois-ci, à Laurent Depussay, qui nous livre son sentiment sur le film.

Simon, 45 ans, est un cinéaste dont la principale caractéristique est de n’avoir tourné aucun film depuis dix ans. Ce n’est pas faute d’avoir proposé des scenarii saugrenus à son producteur improductif, ni d’avoir fréquenté une association anonyme de réalisateurs stériles.

Un soir, Simon perd un pari fait avec un ami. Il doit alors se raser le crâne, et c’est l’occasion pour lui d’y découvrir, tardivement, une bosse à son sommet. Inquiet, il consulte un médecin sur les origines de cette protubérance. Le diagnostic est préoccupant : sans doute une tumeur.

Le temps devient compté : une semaine, un mois, peut-être un an. Avec encore la possibilité de s’ennuyer, pense Simon. Que faire de si peu de temps pour ne pas qu’il paraisse finalement long ? Pour Simon, la réponse est évidente : le filmer. Le drame personnel se transforme alors en salut artistique. Si aucun de ses derniers scenarii n’a pu aboutir à la réalisation d’un film, alors son prochain film se réalisera sans scénario. Plus exactement, son seul scénario sera sa vie, conjuguée au présent. Ici, le temps disparu n’est pas passé, mais futur. Filmer le présent devient pour Simon une façon de le retenir, et de partir à la recherche d’un avenir perdu.

Fiction et réalité vont se confondre en permanence dans le nouveau film que Simon commence à tourner : Au cas où je n’aurais pas la palme d’or. Il veut filmer sa bosse, sa femme, ses enfants… Et pourtant, de façon continûment paradoxale, Simon filme surtout pour tenter d’échapper à sa réalité. Car le film s’accommode aussi mal du quotidien que le quotidien s’accommode du film. Le tournage envahit la maison de Simon et insupporte sa femme. Celle-ci envahit le tournage et insupporte Simon. Le plan central du film est peut-être celui, très allénien, où la caméra, en train de tourner une scène que Simon joue dans sa propre cuisine, se décale maladroitement sur le côté, afin d’éviter sa femme qui entre en furie dans le champ. Elle cherche visiblement quelque chose. De quoi s’agit-il ? De clés. Que Simon détient dans sa poche. La recherche intéresse aussi vivement la réalité que la fiction.

Le film de Renaud Cohen est une constante et efficace mise en abîme, où le réalisateur du film joue lui-même le rôle du réalisateur dans le film. La famille de Renaud Cohen (sa femme et ses enfants) incarne la famille de Simon. Au cas où je n’aurais pas la palme d’or est à la fois le titre du film de Simon et de celui de Renaud Cohen, où triomphe le cinéma dans le cinéma. Il est une scène dans laquelle Simon regarde son premier film, comme pour se rappeler qu’il sait effectivement en tourner. Il s’agit en fait d’un extrait de Quand on sera grand, film précédent de Renaud Cohen.

Au cas où je n’aurais pas la palme d’or est un savoureux millefeuille, constitué de superpositions habiles de réalités et de fictions, à déguster au gré d’un humour savamment distillé et d’une immédiateté qui sied à merveille à cette recherche du temps présent.

Laurent Depussay.

L’admin c’est le Deus Ex Machina du site. c’est une voix neutre mais forcement portée par l’un ou l’une d’entre nous.

1 Comment

  • Répondre février 26, 2013

    Eve

    Le film était délicieux, et le choix de ce thème comme première projection du Ciné-Club juste parfait!
    A plusieurs reprises il m’évoquait les scénarios de la savoureuse BD pleine de mises en abyme de Marc Antoine Mathieu: Julius Corentin Acquefacques.
    Construite sur le principe de la mise en abyme en jeu de miroirs qui se perdent à l’infini, elle évoque comme premier enjeu de ce qui se joue à l’intérieur de ce qui se joue: LA COURSE CONTRE LE TEMPS…
    Tel était bien le thème de Renaud Cohen: ces 10 ans « perdus », VS une année à dire ce qu’ils furent pour les rattraper. Bravo Monsieur le réalisateur qui s’auto-produit: vous avez bien « bossé », c’est un régal!

    http://www.amazon.fr/Julius-Corentin-Acquefacques-prisonnier-r%C3%AAves/dp/2906187798/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1361869492&sr=1-1

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