[Apocalypse, J-5] Peter Szendy, L’apocalypse Cinéma (2012 et autres fins du monde)

Orgasme terminal, extinction des sens, châtiment divin ou catastrophe naturelle : à quoi la fin, prévue pour le 21, ressemblera-t-elle ? Cinématraque, qui prend l’affaire très au sérieux, passe en revue quelques hypothèses.

Chez Capricci, on a le sens du timing. Pendant que les invitations pour les projections de presse de 4h44 Dernier jour sur Terre, le film d’Abel Ferrara (en salles et dans nos colonnes dès mercredi) étaient envoyées, la sortie du nouvel essai du musicologue et philosophe Peter Szendy, L’apocalypse Cinéma, était annoncée conjointement.

Une réflexion sur le cinéma apocalyptique, la fin des films et l’angoisse du compte à rebours (dont il situe le point de départ en 1929, avec La Femme sur la lune de Fritz Lang). Son postulat est que si le cinéma du désastre est un genre foisonnant, rares sont les films qui font coïncider l’apocalypse – la fin de tout – avec la fin du film, voire du cinéma. Cette réflexion se base sur la dernière œuvre en date de Lars Von Trier, Melancholia. Szendy n’y cache pas le fait que le cinéaste, en concluant son film, l’a sérieusement bousculé. Intellectuel, l’auteur s’est replongé sur la fin de tout, les films catastrophes et le cinéma en général. Il revient alors sur la définition d’un genre, le film apocalyptique, dont il fait sienne l’appellation geek de film « apo ». Son corpus s’étend de Fritz Lang à Roland Emmerich, et c’est également aux philosophes allemands, et plus généralement à la vieille Europe, qu’il se réfère. Il faut être attentif aux notes de bas de page qui accompagnent la réflexion de Szendy, car c’est ici qu’il entame un dialogue avec ses pairs. Autour de la pensée de Lyotard et de son concept cher, l’acinéma, puis de la fin de tout, du nihilisme ou des considérations idéologiques de Zizek, dont Szendy partage, sans forcément le suivre, l’ancrage philosophique dans l’histoire marxiste de la pensée. Cependant, c’est avec Heidegger, Nietzsche et Schopenhauer qu’il tire les meilleures pages de son essai ; on relèvera ainsi son regard heideggerien sur Terminator, dont l’image filmique est considéré comme outil. Cette confrontation de concepts peut faire fuir, c’est pourquoi, sans doute, le philosophe tente d’inscrire son essai dans un geste de pop philosophie, jusque là associée bien plus volontiers à Mehdi Belhaj Kacem.

Car après tout, c’est de cinéma qu’il s’agit : la cinéphilie de Peter Szendy est large et populaire, comme les textes et les écrits qui l’ont aidé a forger sa théorie. Il cite pêle-mêle les blogs, les forums et allociné. Il faudra peut-être au spectateur lambda de Terminator, de Sunshine ou de 2012 une seconde lecture pour qu’une fois piquée, sa curiosité le pousse à lire les philosophes avec lesquels Szendy dialogue. La posture est appréciable : à la croisée des chemins entre les œuvres populaires, volontiers perçues comme indignes, et les concepts philosophique les plus pointus, se trouve parfois de riches débats, permettant d’élever nos réflexions politiques aussi bien que philosophiques (à lire, ainsi, le superbe Lipstick Traces de Greil Marcus, où le situationnisme et la culture historique subversive se cachent dans la série B). Seulement, là où MBK parvient à rendre abordable aux béotiens les concepts badiousiens, Szendy n’a pas la même aisance pour nous mettre en confiance avec la pensée, par exemple, de Jean-François Lyotard. Souvent, on le sent même hésitant. L’auteur semble ici livrer des idées un peu en vrac, sans arriver à conceptualiser sa pensée, à rendre claire sa vision du cinéma apocalyptique comme cinéma travaillant à sa propre limite. Mais avec ses textes sur 2012, Sunshine ou Moby Dick, il offre là des points d’attaches pertinents à ceux qui se lanceraient, à sa suite, dans une réflexion sur la fin du film comme fin de tout. A coup sûr, on se souviendra de son regard sur Melancholia, dans un texte court et percutant qui s’impose comme indissociable du chef-d’oeuvre de Lars Von Trier.

L’Apocalypse cinéma, Peter Szendy, Editions Capricci.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

3 Comments

  • […] que dans la disparition de la planète. Si Peter Szendy évoque le film de Ferrara dans son Apocalypse Cinéma, c’est bien parce que 4h44 dresse, dans son rapport aux images, le constat d’une […]

  • Répondre décembre 16, 2012

    EVE

    Joli! je m’en vais me cultiver un peu, peut-être aurais-je alors les clé pour saisir enfin ce qui m’échappe encore dans ce que le cinéma nous offre de transcendant …. (!)

    L’apocalypse ça commence bien; si c’est comme ça, j’en redemande!

    • Répondre décembre 16, 2012

      GAEL

      Belle pression pour ce texte, sachant qu’une philosophe hante ses lieux…. (et sachant que je ne connais rien à Lyotard, auteur que Szendy cite ici de nombreuses fois.)

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