[Comédie française, ne désespérons pas] Le Grand Détournement

Stars 80, Les Seigneurs, Astérix : c’est un fait, la comédie française va mal.

Ces jours-ci, Cinématraque pointe quelques-uns des rares derniers faiseurs de films français vraiment drôles. Après le cinéma d’Eric et Ramzy, place aujourd’hui à la mythique Classe Américaine de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette.

Il a suffi de quelques extraits en guise de bande-annonce pour La Nuit la Plus Nuls pour que certains téléspectateurs aient la curiosité de chercher à comprendre ce qu’était cette Classe Américaine, dans laquelle Michael Keaton interprétait Julien Lepers. Et parmi ceux-ci, peu étaient effectivement en mesure de le voir. Le Grand Détournement (l’autre nom de La Classe Américaine) était diffusé exclusivement en crypté sur Canal +. C’est donc en différé, le week-end suivant, que j’ai pu pour ma part visionner, en VHS (non, le DVD n’existait pas encore), ce grand moment de cinéma comique, et cette petite révolution dans le paysage cinématographique français.

Il faut comprendre que Le Grand Détournement s’est trouvé au cœur d’une belle dispute entre la Warner et Canal +. Si l’entreprise avait bien donné son accord pour que Canal pioche des extraits dans son catalogue, le résultat n’avait rien du programme promotionnel à la gloire du studio attendu par celui-ci. Si le film se révèle un véritable hommage au cinéma hollywoodien, il est également un rejeton de la culture punk. Tout y est : le do it yourself, l’attentat sonore et visuel et, l’air de rien, une charge politique contre la société du spectacle. Non pas dans le sens que lui donnerait Guillaume Durand, mais dans le sens situationniste du terme. Le film est d’ailleurs dédié à Guy Debord (qui se suicidera l’année suivante). Il faut dire que l’art du détournement était une marotte du situationnisme ; si l’on cite beaucoup Lily la Tigresse à propos du Grand Détournement, c’est aussi du côté de La Dialectique peut-elle casser des briques ? (René Viénet) et du film La Société du Spectacle (Debord) que les deux auteurs de la Classe Américaine sont allés puiser leur influence. Ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas d’un brûlot anarchiste. Mais on est aussi très loin de l’oeuvre gentillette de Woody Allen, dans une sorte d’équivalent cinématographique des Toy Dolls, pour rester dans l’analogie punk. On comprend en tout cas la colère de la Warner : mettre des propos politiques ou salaces dans la bouche de John Wayne, c’est un vrai choc pour les executives (et un plaisir pour le téléspectateur). A dire vrai, si Le Grand Détournement arrive, aujourd’hui encore, à surprendre de nouveaux spectateurs, c’est pour sa liberté de ton et son irrévérence.

L’irrévérence, justement, c’était – jusqu’à son rachat par Vivendi -, la vraie valeur ajoutée de Canal +. Un projet très « particulier » en effet, première chaîne privée payante, et pourtant mise en place par un gouvernement socialiste. En 1984, la gauche a tiré un trait sur le socialisme et déjà, on parle de rigueur et de libéralisation des marchés. Cependant, sans doute soucieuse de son image, elle donne à Canal + un espace de réelle liberté de ton, dans un paysage audiovisuel alternativement terne et vulgaire. Il faut y voir la confiance d’un Président, François Mitterrand, pour son ami (et ancien directeur de cabinet) André Rousselet, qu’il choisit pour la diriger (oui, le copinage, déjà). Viennent très vite le seconder Pierre Lescure et surtout Alain de Greef, qui sera en charge de la programmation. A eux deux, ils ont déjà poussé le service public dans un pogo monstrueux en créant Les Enfants du Rock. C’est dans ce même esprit qu’Alain de Greef recrute des créatifs venant du magazine Actuel et des écoles d’arts, et c’est ainsi que des hurluberlus quasiment incontrôlables arrivent dans la petite lucarne : ils se nomment Jules-Edouard Moustic, Benoît Delépine, Alain Chabat… L’un invente Groland, l’autre créé Les Guignols de l’Info, et Chabat se lie d’amitié avec quelques grands névrosés, avec qui il forme Les Nuls.

C’est justement au sein de l’équipe des Nuls que le futur réalisateur du Grand Détournement se fait connaître, son talent de dialoguiste lui permettant de se tailler une belle réputation. C’est grâce à son travail chez Les Nuls que Hazanavicius réussit, avec son compère Dominique Mézerette, à faire que son projet de détournement emporte l’adhésion du directeur des programmes de Canal +, et que celui-ci lui donne son aval pour aller titiller les costards-cravates de la Warner. Le travail scénaristique et l’écriture des dialogues, loin d’avoir été improvisés sur un rond de serviette, vont même impressionner des acteurs qui s’étaient jusque là illustrés en doublant les stars de la Warner, celles-là même que voulaient utiliser Hazanavicius et Mézerette. Avec tant de soutiens, la partie était déjà gagnée. Mais Le Grand Détournement est aussi un exemple de travail sur le montage et, sans en avoir l’air, offre une belle réflexion sur son art, donnant une idée des possibles manipulations que permet celui-ci. S’il s’agit ici de s’en amuser, ailleurs, des journalistes s’en sont servi pour manipuler l’opinion.

Le Grand Détournement n’est pas seulement un pastiche des films hollywoodiens, une démonstration de comique de l’absurde à la Monty Python – c’est l’un des derniers grands moments de liberté de création à la télévision, qui s’adresse à l’intelligence du téléspectateur plutôt que de profiter de son temps de cerveau disponible. Le Grand Détournement, c’est aussi, sans doute, en France, le premier film-culte de l’ère du téléchargement illégal. Le fond – comme la forme – du film a agacé Warner à un point tel que les studios n’ont jamais donné leur accord pour que Le Grand Détournement soit diffusé commercialement, sur quelque support que ce soit. Dans les années 90, on échangeait les VHS (j’ai gardé la mienne jusqu’à ce que la bande s’auto-détruise, en 2001), mais dès qu’un internaute eut l’idée de dupliquer la sienne en support numérique, il profita des réseaux peer-to-peer pour accroître le nombre des fans du film. Et c’est grâce au succès du téléchargement illégal que le film réussit, en avril 2009, à se retrouver en salle dans le prestigieux Centre Georges Pompidou, à l’occasion du festival Hors Piste. Une projection unique, en présence des auteurs du film.

Quant à Michel Hazanavicius, sa carrure de grand cinéaste de comédie à la française est aujourd’hui reconnue par le tout Hollywood. The Artist fut ovationné aux Oscars, et permit à Jean Dujardin d’obtenir la récompense du Meilleur Acteur, chose inédite pour un comédien français. Les fans de la première heure préféreront sans doute à The Artist les deux volets d’OSS117, où Hazanavicius use de son don inné du détournement pour pervertir le personnage originel, pâle copie de 007, et en faire le « héros » de comédies corrosives, égratignant une France qui vend son image de patrie des droits de l’homme mais qui, dans les faits, s’est rendue responsable des pires horreurs.

Un conseil, donc, étant donné que l’Hadopi chasse plutôt les fans de Batman : faites un tour sur les sites de Peer to Peer si vous ne l’avez jamais vu. Personne ne vous en tiendra rigueur – on le trouve de toute façon sur You Tube :

Pour la petite histoire, une scène observée en mai dernier, lors du dernier Festival de Cannes : alors que sa compagne Bérénice Béjo n’avait aucun problème pour entrer dans une after, Michel Hazanavicius s’est fait méchamment refouler. Ce n’est que grâce à l’intervention de Bérénice Béjo que les vigiles ont bien voulu laisser passer le cinéaste.

12 thoughts on “[Comédie française, ne désespérons pas] Le Grand Détournement

  1. Rectification, l’ami Zapruder me fait remarquer que ce n’est pas Michael Keaton, mais Russel Evans qui ici ressemble a Julien Lepers. Michael Keaton n’avait en effet que 6 ans quand « Band of Angels », le film dont est tiré l’extrait utilisé pour ce moment dans La Classe Américaine, est sorti. Voila, j’ai un peu la honte, mais bon, il faut savoir reconnaitre ses erreurs.

  2. Super article! Et merci pour la mise en ligne, je sens que ça va être chouette de le revoir; ne serait-ce que pour me remettre en bouche toutes ces répliques cultes que j’ai oubliées (je suis nul au jeu des répliques cultes).

    1. Oui c’est très chouette de le revoir! (et je suis assez nul aussi au jeu des répliques cultes. Je me souviens toujours plus des images que des dialogues…) Mais comme les fables de la fontaine, a force de répéter le visionnage du grand détournement des centaines et des centaines de fois, parfois ça rentre…

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