« Mothlight », Stan Brakhage

Ça ne prend qu’un seul connard.

Récemment, ce fut moi, le connard. Peut-être vous prépariez-vous à une journée remplie d’espoir et de joie, avant que vous ne lisiez un texte vous menant à un film qui, lui, vous aura évoqué froidement l’inutilité de l’existence et sa finalité purement physique. Texte que j’ai écrit. Bien conscient du potentiel dégoûtant de ce que j’allais vous montrer.

C’était mon dernier texte sur Brakhage, qui évoquait un peu, vaguement, mais quand même, la finalité de l’existence, en louangeant le regard sans concession de l’auteur. Je n’ai pas l’intention d’en rester là, par contre, et je veux bien retourner à ce cinéaste mais, cette fois, d’une façon plus positive.

Donc, Mothlight.

Pour ce film, Brakhage a collecté, principalement, les corps de papillons de nuit morts sur des lumières, et les a organisés sur une bande de pellicule. Le résultat est très court, un peu plus de trois minutes, mais m’inspire un effet puissant.

Comme souvent chez lui, chaque photogramme est clairement identifiable – bien que tous soient enchaînés trop rapidement pour être différentiables – mais, à la différence de ses autres films, Brakhage tend ici plus vers l’abstraction que vers ses habituelles images non-figuratives. Ainsi, les éléments qu’il a utilisés pour faire son film sont aisément reconnaissables. Il se garde tout de même de créer une symbolique à partir de leur agencement, le sens du film venant du fait de le visionner.

Il affirme qu’il voulait redonner une forme de vie à ces insectes dont la mort, pour lui, était d’une grande tristesse. Ou, du moins, faire quelque chose de cette tristesse.

Sentimental, ce Brakhage.

De son processus survient un fort aspect tactile et physique. L’objet du film est tellement important aux yeux du cinéaste qu’il en fait littéralement partie. L’objet est maintenant partie intégrante de l’image, simplement parce qu’il est réellement, physiquement, sur l’image.

La finalité que j’évoquais dans mon dernier texte sur The Act of Seeing with One Own’s Eyes n’en est plus une parce que, même mort, le corps est ici utilisé pour créer quelque chose.

De rien, le regard peut renaître. Ou un « devenu rien » peut renaître du regard, plutôt. C’est selon.

On imagine alors qu’un cinéaste plus tordu pourrait pratiquer un exercice semblable avec des corps humains…

… N’espérons pas. Passons.

Toujours est-il que, de voir la possibilité d’une mini-renaissance, et ce, à partir de l’art, ça m’émeut, personnellement. De savoir que du rien qui reste après la finalité de sa propre existence, quelqu’un peut, tout de même, quelque chose, ça nuance mon cynisme.

Le connard que j’étais alors est aujourd’hui sentimental. Comme Brakhage.

« 26 janvier 1988, le monde change, Olivier Bouchard naît. Vingt-trois années plus tard, après avoir reçu les honneurs pour ses études en scénarisation cinématographique à l’UQAM, la plus prestigieuse université hippie d’Amérique du Nord, il fait un voyage culturel en France où il devient rédacteur vedette (parmi plusieurs autres) pour Les Fiches du Cinéma et Cinématraque. Sa cinéphilie est caractérisée par son amour des films ennuyeux, d’où son intérêt pour Alain Resnais, mais son écriture personnelle est définie par l’humble désir de fictionnaliser sa propre vie « avec le même talent qui se retrouvait chez Fellini ».

Be first to comment