Fear and desire

Renié par son réalisateur, Fear and Desire est resté quasiment introuvable depuis sa première sortie en 1953, Kubrick ayant lui-même détruit la plupart des copies de son film. Au-delà de toute considération esthétique, cette version restaurée permet de satisfaire la curiosité suscitée par la découverte de ce premier film inédit, qui porte en germe les thématiques de la guerre et de la folie et préfigure ainsi Les Sentiers de la gloire et Full Metal Jacket.

Fear and Desire est une fable abstraite à la violence contenue, moins physique que psychologique. Dans un conflit imaginaire dans lequel un groupe de soldats rescapé d’un accident d’avion tente de rejoindre son camp, la mort est omniprésente mais déréalisée. Tuer est un acte automatique, irréfléchi, brutal, comme en témoigne la scène du meurtre des deux militaires ennemis, dont le montage a pour effet de ne jamais montrer les conséquences de la violence des coups (il n’y aura d’ailleurs jamais aucune trace de sang dans le film). Pour autant, la rencontre avec la mort, dans ces beaux plans décadrés sur les corps sans vie des soldats massacrés, telles des poupées inanimées fixant leurs bourreaux, ouvre un gouffre de questions existentielles, duquel émerge la peur, première étape vers la folie. Pour le lieutenant Corby, la peur transparaît dans des plans répétés sur sa main qui creuse la terre, moyen de rester en prise avec le réel. Quant au soldat Mac, il préfère affronter la mort plutôt que de rester prisonnier de ses pensées. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : face à l’absurdité de la guerre, l’homme doit se battre contre lui-même, idée que Kubrick métaphorise en faisant interpréter soldats et ennemis par les mêmes acteurs.

Mais si Kubrick excelle dans sa dénonciation de la guerre, sa représentation de la folie est moins réussie, car plus démonstrative. L’évolution du personnage de Sydney dans sa perte de contact avec la réalité manque ainsi de subtilité. Kubrick n’atteint pas dans ce domaine le génie d’Herzog dans Signes de vie, dans lequel un soldat confronté à l’inaction perd progressivement la raison. Dans ce film économe en dialogues, Herzog nous entraine dans le naufrage psychologique du soldat, qui, submergé par le vide de son existence, sombre imperceptiblement dans la folie. A l’inverse, dans Fear and Desire, la psychose du soldat est trop attendue et sur-expliquée. L’utilisation exacerbée des gros plans qui soulignent la dramaturgie, même si elle préfigure l’expressionnisme baroque des premiers films de Kubrick, grossit artificiellement le trait.

Kubrick avait lui-même qualifié son film de « tentative inepte et prétentieuse ». Fear and Desire est certes un peu ronflant, mais ce style outrancier porte en lui une vraie force : celle d’un brûlot politique sans concession, servi par une belle photographie dans un noir et blanc contrasté, à l’image de l’esprit tourmenté des soldats.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

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