Comment je me suis désapé… (ma vie virtuelle)

Tout a commencé il y a quelques semaines, lorsque j’ai vu passer un tweet invitant à participer à une suite du film Tournée.

Mathieu Amalric, c’est moi quand, un peu ivre d’alcool ou de projets, je me sens fort et beau. Ce qui peut sembler paradoxal, dans la mesure où l’acteur incarne souvent le doute. Mais ce doute brillant, distinctif (une aristocratie du doute ?), et qui serait le pré carré de ceux capables de réfléchir et de tout remettre en question, perpétuellement. Mathieu, c’est celui qui me convainc que certaines histoires sont possibles à raconter ; qui, prêtant parfois sa voix aux documentaires d’Yves Jeuland, sublime la notion même de voix-off.

Un jour, je faisais la queue au bureau de tabac, et il était juste derrière moi. J’avais envie de lui parler de ce que j’avais ressenti devant Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), Un Homme, un vrai et Rois et reine… Et lui dire, par la même occasion, l’attachement que je vouais aux personnages qu’il y interprète. Des hommes mus par leurs doutes (plus que par des objectifs à proprement parler), dont les déplacements incessants ne procèdent pas d’un quelconque utilitarisme, d’une volonté d’atteindre tel ou tel but, et pour lesquels bouger n’est pas nécessairement synonyme d’avancer. Tout à leur irrésolution, donc. Et par là-même, tout à la grâce fragile de leur trajectoire…

Sur le moment, je n’ai pas osé l’aborder. Je n’ai pas vu les autres films qu’il a réalisés (du moins, pas encore), mais j’ai vu et aimé, revu et re-aimé Tournée, même si je n’ai toujours pas compris sa fin, qui m’a semblé, à l’image de son personnage, ambitieuse mais inachevée.

Michel Reilhac – directeur de l’unité cinéma d’ARTE France – ayant eu la bonne idée de concevoir un jeu prenant pour point de départ la fin du film, j’ai eu envie de tenter l’expérience. D’autant plus que Tournée, de par sa nature même de film de troupe, reposant pour beaucoup sur l’alchimie collective de son théâtre ambulant, semblait se prêter à merveille à l’exercice. Je voulais le rôle de Joachim Zand, le producteur de la tournée, incarné par Amalric. Je n’avais jamais joué la comédie mais, en l’occurrence, il me semblait moins s’agir de jouer la comédie que d’être un personnage, et c’est évidemment celui-ci que j’avais envie d’être : étant moi-même producteur – dans un registre certes différent -, je partageais avec lui quelques ambitions et préoccupations.

J’ai hérité d’un autre personnage – Olivier, le directeur du théâtre – mais j’ai vite compris que, grâce à l’épaisseur du film d’origine, je pouvais en faire quelque chose. C’est d’ailleurs ce que chacun a fait dans ce LARP (Live Action Role Playing), comme en témoignent, singulièrement, les prestations de « la caissière de supermarché » et de « la fille de la station-service ». La première, pour avoir parfaitement saisi l’essence du rôle, incarnant une femme simple, croyant ne pouvoir exister que sur scène ; la seconde, pour avoir été, comme Aurélia Petit dans le film d’Amalric, plus excitante, plus érotique encore que les danseuses de new burlesque. C’est d’ailleurs, à mon sens, ce qui fait la richesse de Tournée : même les personnages secondaires sont admirablement écrits, et ont droit à des scènes marquantes – Amalric étant en cela fidèle à la formule édictée par Belvaux à l’époque de sa trilogie (Un Couple parfait / Cavale / Après la vie) : « Les seconds rôles sont des personnages principaux dont on ne voit que des bouts ». D’où l’intérêt de l’expérience du LARP : permettre au spectateur devenu acteur de passer un moment de plus avec cette caissière, cette pompiste…

Mon personnage est directeur de théâtre, et n’a encore ni nom ni prénom ; je télécharge le film (illégalement mais, Mathieu, je tiens à ta disposition 5 euros, que je te donnerai en main propre pour réparer mon délit) et le revois deux fois, en essayant de mieux identifier mon rôle. Je constate qu’en seulement deux scènes, et avec très peu de texte, le personnage existe, qu’il est déjà relativement fort. De là à le faire intervenir dans une suite ?

Mais le LARP, c’est aussi quelque chose d’écrit : chacun reçoit des indications sur son personnage et, à partir de cette base, peut potentiellement créer quelque chose que personne n’aurait pu écrire. La même histoire devient un univers aux points de vues multiples : c’est en tout cas ce que promet le projet.

J’arrive donc sur les lieux ce lundi 29 octobre, presque à l’heure. Mon personnage a un tatouage au bras droit, je m’en confectionne un avec des gommettes à paillettes piquées un peu plus tôt à ma fille de 4 ans. On nous réunit dans une immense salle vide, magnifique (Le Déchargeur de Gentilly) et, en écoutant parler les uns et les autres (demandant de redéfinir les règles, ou prévenant qu’ils ne joueront pas toute l’histoire), je me sens comme un goy invité à chabbath dans une famille juive. Un intrus, en quelque sorte, parmi ces gens qui, pour beaucoup, se connaissent et partagent un certain nombre de règles. La majorité des présents a, soit une grosse expérience des jeux de rôles grandeur nature, soit une pratique de l’effeuillage burlesque. Je sais ce que je fais là, mais ça ne m’empêche pas de me reposer la question.

On revoit le film Tournée, puis on danse, et l’improvisation commence enfin. Je suis venu pour prévenir Joachim Zand que mon frère bookmaker cherche à le tuer, pour une sombre histoire de dette. Mon personnage est à priori timide et réservé, et cet incident déclencheur va lui permettre d’exister dans l’histoire. Ça ne fonctionne pas vraiment comme prévu (si Henri Guaino était là, il dirait que je ne suis pas suffisamment entré dans l’histoire).

Le problème, c’est que chacun joue sa propre partition, sans vraiment se soucier de celle de l’autre, et l’histoire qui en ressort est en fin de compte assez banale, pour un ensemble qui manque d’audace. Le film comportait sa dose de colère, de violence et, surtout, transpirait le sexe : dans le LARP, ça n’a pas été le cas. Peut-être qu’avec un peu d’alcool, ou quelque chose de plus écrit – tout en restant aussi ouvert à l’improvisation -, ç’aurait été différent.

L’improvisation a duré quatre heures, dont une petite heure d’audition, au cours de laquelle nous avons assisté à des performances d’un niveau professionnel. Du coup, je n’ai pas osé faire mon numéro. La plupart des participants, d’ailleurs, n’ont pas osé. Etant un piètre danseur, j’avais imaginé deux possibilités : un strip-tease à l’envers (arriver nu sur scène et mettre mes vêtements un par un), ou bien me déshabiller tranquillement, au rythme de la musique, en ayant l’air le plus maladroit possible (ce que je fais plutôt bien). Je pense que beaucoup parmi nous voulaient le faire, mais avaient besoin pour cela d’être un peu poussés.

Pour autant, j’ai aimé me glisser dans ce personnage, réagir à des situations comme l’aurait fait un autre, mettre de côté mes propres repères et mécanismes, et j’ai envie de réessayer (pas le strip-tease, le LARP), mais plutôt dans des expériences venant du cinéma, avec des scénarios travaillés par les auteurs d’un film, et peut-être même un « maître du jeu » plus présent, plus metteur en scène, qui nous parlerait dans une oreillette, pour nous donner des indications, et nous encourager à pousser nos personnages ; avec des scénaristes réécrivant en temps réel, en fonction de ce qui se passe. Pour un auteur, c’est un outil formidable pour tester des situations, et mettre ses personnages dans une forme d’insécurité productrice, l’histoire se poursuivant ainsi à l’infini…

J’imagine des expériences de téléréalité sur des durées beaucoup plus courtes, autour de 48H, mais avec une véritable bible, et des incidents narratifs pour relancer l’intrigue et construire le récit.

Je vois là un terrain de jeu formidable – et je compte bien continuer à jouer.

quelques liens vers les sites des autres participants au LARP:

 http://geckobleu007.com/2012/11/01/ma-nuit-burlesque/

http://www.electro-gn.com/article-critique-de-gn-le-larp-tournee-d-arte-111990213.html

Jeremy Sahel est réalisateur, producteur et il aime l’internet, les contenus et la vie. il lui arrive d’être drôle mais aussi pathétique, et le plus souvent médiocre. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un avis.

5 Comments

  • Répondre décembre 17, 2014

    خرید کریو

    thank you

  • Répondre novembre 12, 2012

    le moine

    je suis faire de toi fils
    bel article
    bel prestation
    meme si j’aurais aimé en savoir plus sur cette opération
    … la tienne

  • Répondre novembre 12, 2012

    GAEL

    Il faudrait, un jour, que je raconte ici comme j’ai aidé Mathieu Amalric a déménager. Mais avant faut que je m’occupe de mon experience avec Olivier Assayas.

  • Répondre novembre 12, 2012

    Benjamin

    Expérience intéressante! Je plussoie FBP sur « Le stade de Wimbledon », et te conseille également « Mange ta soupe », son premier. Tous ses films sont différents et portent une indéniable personnalité c’est un véritable cinéaste… qu’on croise souvent au bureau de tabac.

  • Répondre novembre 12, 2012

    FBP

    Sur la fin de Tournée, je l’ai juste vue comme un geste rageur, plein de vie et d’abnégation, qui relance le disque une fois qu’il est fini… Parabole de la vie un peu minable et répétitive du personnage, qui n’a pas d’autre choix que d’aller de l’avant, que de forcer un peu son enthousiasme pour pouvoir insuffler, encore en encore, de l’énergie à sas compagnons de route.

    Je te conseille de voir Le Stade de Wimbledon, excellent film complètement méconnu, et qui ne passe quasiment jamais en salles (je l’ai vu il y a 5 ans environ, et il n’est, je crois, jamais repassé depuis).

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