Rêve et Silence

Nos notes

Le cinéma de Jaime Rosales a quelque chose de l’installation : après le split screen de La Soledad et le téléobjectif d’Un tir dans la tête, Rêve et Silence entrecoupe son récit avec le processus créatif du peintre espagnol Miguel Barcelo. Une idée encore une fois déconcertante, mais qui prend, petit à petit, toute sa signification.

Avant cela, Jaime Rosales propose au spectateur un temps que celui-ci doit accepter pour entrer dans son oeuvre. Nous sommes face à un réalisateur exigeant, qui laisse durer le plan, pour qu’il puisse respirer, prenne vie et permette au processus de tournage de capter l’accident créatif. C’est aussi de cette manière que le cinéaste espagnol procède dans sa direction d’acteur, où l’improvisation est au centre de son rapport avec les personnes qu’il dirige. Là encore, l’important, on le sent, est pour lui de permettre la naissance de l’émotion par l’émergence du réel dans le processus créatif. L’émotion n’y est pas dirigée par le cinéaste, mais offerte par les gestes et les mots des acteurs. Rosales est autant à l’écoute du plan que des acteurs, avec qui il instaure un dialogue. Cette notion est au coeur du film. Après l’accident bouleversant la vie d’Oriol et Yolanda (joli couple partageant sa vie entre Paris et le sud de la Catalogne), il s’agira pour eux de restaurer le dialogue. Oriol, amnésique, devra réapprendre à parler, et Yolanda accepter l’idée que celui qu’elle aime n’a aucun souvenir de l’accident, et ne souffre donc d’aucun état d’ame. Qu’entre eux, se dresse un long silence qu’il faudra briser. Ce silence, le réalisateur l’offre au spectateur, lors de la plus belle scène du film, et dont nous ne comprendrons l’importance que plus tard.

Pendant que ses personnages réapprennent à se parler, Rosales, lui, instaure un dialogue entre son cinéma et le cinéma en général, mais aussi entre ce dernier et le réel. À la façon dont il pose ses plans, et dont il joue avec ses acteurs, on devine une foule d’influences (le cinéma autrichien, le néoréalisme italien, la nouvelle vague,) et une recherche du formalisme que l’on imagine heritée de ses études cubaines. Un brassage des cultures, et un dialogue entre elles, que l’on retrouve dans l’utilisation des langues, l’anglais se superposant à l’espagnol ou au français. Le réel et le cinéma de Rosales maintiennent un dialogue, en ce que l’auteur demande au spectateur de faire l’effort d’assister à son film dans une salle de cinéma, sans doute le seul lieu où son film puisse être vu. La réalité du film ne se comprend que dans la réalité de la salle de cinéma. Un dialogue entre les spectateurs et lui, qui donne au peintre Barcelo le rôle de médiateur, ou d’homme-orchestre. Celui qui, par ses gestes, nous fait comprendre la beauté de la peinture, en ce qu’elle est, selon Rosales, l’art le plus proche de la vie. Un art fait d’accidents, d’apprentissages, de renoncements et enfin de recommencements, pour aboutir à un résultat pas forcement idéal, mais tout simplement vrai.

L’intelligence du cinéaste est de permettre au spectateur de comprendre son travail à travers celui d’un autre, voire de toute son équipe, qu’ils soient acteurs, chef opérateur, ingénieur du son. Le cinéma de Jaime Rosales se dévoile avec Rêve et Silence comme un cinéma chaleureux. Il est donc normal qu’il invite un autre artiste de l’image à s’exprimer dans son film, un peintre avec qui il partage les mêmes obsessions, celles de la mémoire et de la mort. Une belle humilité de la part d’un cinéaste, et un bel hommage à la parole et au dialogue, dans un monde qui s’enfonce dans le mutisme et la peur, à défaut, justement, de parvenir à instaurer un dialogue. Rosales l’explique dans le dossier de presse : ce film est aussi une sorte de réponse à l’incompréhension qu’a pu soulever son précédent film, Un tir dans la tête, auprès d’une partie du public. Aujourd’hui, à travers Rêve et Silence, il s’adresse au spectateur. Nous, qu’avons-nous à lui répondre ?

Rêve et Silence, de Jaime Rosales, avec Yolanda Galocha, Oriol Rosello, Jaume Terradas, Espagne/France, 1h50.

 Critique publiée initialement chez nos amis de Culturopoing.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

4 Comments

  • […] de belles idées de cinéma. On ne se lasse pas de s’étonner de voir que c’est en Espagne, au Portugal ou en Grèce (et même en Italie) que le cinéma européen fait preuve d’une […]

  • Répondre octobre 25, 2012

    gassin

    Salut mon camarade ! Compliments pour tes textes que j ai lus avec plaisir ! Bonne route ! Jean

  • Répondre octobre 4, 2012

    Martin

    Super ! J’ai très envie de le voir 🙂

  • Répondre octobre 4, 2012

    barbabou

    Pour les Lyonnais, sachez qu’il est, vendredi 5 octobre, en leçon de cinéma au grand amphithéâtre de l’université Lyon 2, campus Porte des Alpes. Voilà

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