De quoi Dano est-il le nom ?

Paul Dano, roi de Sundance ? Le comédien est à l’affiche de deux films sortant coup sur coup, For Ellen et Ruby Sparks. Deux oeuvres n’entretenant à priori aucun lien (à ma gauche, un mélo hivernal aux confins de l’Illinois ; à ma droite, une comédie urbaine et californienne), mais en vérité deux faces d’une même pièce – une certaine conception du cinéma indé, poseur et ampoulé.

Ruby Sparks, Woody Allen et fétiches culturels

Côté pile, Ruby Sparks (en salles le 3 octobre), dans lequel Calvin Weir-Fields, un écrivain à succès (Dano) voit l’un de ses personnages de fiction (la délicieuse Ruby, interprétée par Zoe Kazan) se matérialiser, en tous points semblable à ses descriptions. Pour son bon plaisir, Calvin en fait donc une créature aimante et docile (tour à tour passionnée, discrète, exubérante…), chaque ligne écrite s’appliquant aussitôt dans le réel.

Zoe Kazan – petite-fille d’un certain Elia – a également signé le scénario. Si Calvin modèle Ruby selon ses désirs, Kazan avoue avoir écrit le rôle pour Dano, son compagnon à la ville, s’amusant à lui faire jouer ce à quoi il se refuse hors des plateaux (« Comme sourire, par exemple. Il n’aime pas sourire. Alors j’ai écrit dans le scénario : Calvin sourit. »). Entre réel et fiction, lequel des deux est la marionnette de l’autre ? La question est vertigineuse – pour les deux concernés, le spectateur étant, pour sa part, relativement exclu de l’équation.

Ruby Sparks, un genre en soi, avec ses fétiches culturels (Fitzgerald), ses accents vintage (Calvin ne travaille pas sur un MacBook Pro, mais sur une antique machine à écrire), sa BO décalée et francophile (Plastic Bertrand, Sylvie Vartan) et, outre des problématiques filant la veine de La Rose Pourpre du Caire, une galerie de personnages échappés d’un Woody Allen – Eliott Gould en psychanalyste gentiment loufoque, Annette Benning en hippie chic et larguée et Dano, donc, en écrivain névrosé, incapable de donner suite à un premier roman unanimement célébré.

For Ellen, le mélo malaisant

Côté face, le constat n’est pas plus fameux. Il y a dans For Ellen (chronique de la rencontre entre une rock-star paumée et sa fille âgée de six ans), outre la caméra tremblée d’usage, cette façon de travailler la gêne, d’étirer le malaise en longueur, et qui semble l’apanage d’un certain cinéma indé, à l’image du récent (mais autrement plus ambitieux) The Color Wheel – comme si la probité du regard se mesurait à l’inconfort suscité.

Une errance dans les allées d’un supermarché, une interminable séquence (presque un film dans le film) entre Joby (Dano) et son avocat, personnage sinistre au pull moche et vivant toujours chez maman, culminant dans un inévitable morceau de bravoure, lorsque Dano, rincé, se donne en spectacle dans un bar miteux, avant de s’effondrer dans les toilettes… On l’aura compris : pour envisager une (modeste) rédemption, et gagner son droit à une fin ouverte, il fallait bien que l’anti-héros expiât son mal-être.

L’ambassadeur d’un cinéma figé

Au final, que vaut la filmo du petit prodige Dano, si l’on excepte le film qui l’a révélé (l’audacieux L.I.E.) et le tout dernier Reichardt (La Dernière Piste) ? Entre une fresque survendue, poussant très fort pour ressembler à un chef-d’oeuvre (There Will Be Blood, cours magistral sur l’Amérique, l’argent, la religion, le pétrole – n’en jetez plus -, pour lequel Daniel Day-Lewis, pour avoir tenu une grimace trois heures durant, a été gratifié d’un Oscar), une rom’com’ décalée (Gigantic, avec l’inévitable Zooey Deschanel, girl next door craquante à la carrière erratique) et Little Miss Sunshine (premier film des auteurs de Ruby Sparks), comédie indé « douce-amère » – entendre « molle et informe » – Dano, doué au demeurant, s’enferre dans des films en forme de pastiches involontaires.

Loin du réel

Significativement, une même question traverse Ruby Sparks et For Ellen : les affres de la création, le dérèglement affectif que, si l’on en croit les cinéastes, sa pratique suppose. Que Dano tape à la machine ou cherche un accord sur sa guitare, le résultat est le même – soit la réduction de la pratique artistique à une somme de signes extérieurs, névroses (penchant pour la picole, immaturité, incommunicabilité) et problématiques éculées (l’angoisse de la page blanche, et sa résolution dans une « inspiration » subitement retrouvée). Ne manque plus au tableau que Dano en peintre maudit, brûlant ses toiles dans un accès de syphilis (bientôt en salles, n’en doutons pas). 

D’où vient que, justement, Ruby Sparks et For Ellen échouent à ce point à évoquer la question ? Qu’elle semble à ce point étrangère à leurs auteurs ? Comme s’ils n’avaient vu du réel que ce que d’autres films en montrent et, la prenant pour argent comptant, se contentaient dès lors d’en reproduire l’image. C’est pourtant inévitable : à chaque nouvelle duplication, les couleurs perdent de leur éclat, la définition est un peu moins nette – c’est encore un degré de séparation qui s’immisce entre la fiction et le réel.

Le cinéma indé comme fausseté alternative

Ruby Sparks a beau en appeler au mythe de Pygmalion, For Ellen, prétendre interroger la paternité, ce cinéma-là ne semble décidément qu’une petite affaire de famille, et de moins en moins partageuse : qu’il s’en tienne aux confins d’un appartement de Los Angeles, ou qu’il prenne la voie de l’Illinois (au passage, les bleds paumés ont bon dos), il ne quitte pas son petit horizon factice et narcissique – le cinéma indé comme fausseté alternative à la production mainstream.

Paul Dano, roi de Sundance : un titre qu’il faudrait être fou pour aller lui disputer.

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