Gondry de Star Guitar à The We and The I – travelling et véhicule.

Avec The We and The I, Michel Gondry touche au coeur de son cinéma : le concept investi par l’humain, la réflexion sur le statut contemporain de l’image, le sens d’une fiction échevelée allié au regard d’un moraliste avisé. L’occasion d’un retour critique dans les pages de Cinématraque.

Longtemps, il y eut comme une gêne. Une façon, ici et là, de relever la bonne tenue de chacun des films de Gondry, mais en peinant à faire les comptes, à concevoir qu’il pût constituer une oeuvre, avec sa cohérence, ses problématiques propres. Un mot pour un autre : combien de fois aura-t-on qualifié Gondry de bricoleur, de magicien, ou de clippeur passé au long ? Tout, en somme, pour ne pas dire auteur ? Le côté petit train et papier mâché, nuages en coton et flammes en papier crépon, aura décidément fait office de trompe-l’oeil.

Qu’on se le dise : chez Gondry, Trucs & Astuces ne vaut pas pour Farces & Attrapes. Le petit train évoqué plus haut (puisqu’il sera ici question de locomotion), motif récurrent de l’auteur, et plus généralement sa passion pour les bobines rétro et les bricolages naïfs, trouvaient dans l’émouvant L’Épine Dans Le Coeur (2010), sinon leur origine, un ancrage inédit dans le réel. Du documentaire cévenol (travaillant une matière intime, régulièrement douloureuse), à la superproduction hollywoodienne (The Green Hornet), Gondry imprime sa marque, creuse un sillon d’une rare homogénéité.

Pour prendre la mesure du chemin parcouru, de la façon dont l’humain a investi les formes et concepts ayant fait les beaux jours de son oeuvre de clippeur, il suffit de s’en tenir au principe directeur de The We and The I – l’association véhicule/travelling, c’est ce qui lie, à quinze ans d’écart, l’une de ses vidéos les plus fameuses, Star Guitar (réalisée pour les Chemical Brothers, et dans laquelle, à travers les vitres d’un train, chaque élément du décor figurait un son, une rythmique) à The We and The I, chronique d’une traversée du Bronx en bus, où explose à chaque plan son art du récit choral, mêlant fiction échevelée, discours critique et justesse documentaire.

Cette image de bricoleur, de cinéaste arc-bouté sur ses concepts, Gondry lui tord d’ailleurs le cou en un plan. Si le générique d’ouverture voit les crédits défiler sur le trajet d’un véhicule miniaturisé dans les rues du Bronx, le véritable bus – celui où se déroulera l’essentiel de l’action – lui roule bientôt dessus : place au cinéma.

Si l’on peut légitimement craindre que ses projets à venir, si excitants soient-ils sur le papier, se prêtent un peu trop à son art du bricolage vintage (et ne favorisent pas l’immixtion de celui-ci avec le réel, où l’auteur est à son meilleur), de l’adaptation d’Ubik à celle de L’Écume des Jours, force est de constater que Gondry a déjà, depuis ses premiers clips jusqu’à The We and The I, élaboré une oeuvre conséquente.

Pour son art du récit gigogne, sa verve hip-hop et son aisance narrative ; pour ses vertus de moraliste, son souci de l’individu et de son rapport à la collectivité – ainsi qu’à toutes ses composantes : couple, famille, gang, quartier, communautés – ; pour l’euphorie contagieuse de Dave Chapelle’s Block Party et la mélancolie crève-coeur d’Eternal Sunshine of The Spotless Mind (et l’équilibre miraculeux que trouve The We and The I entre ces deux pôles) ; pour son évocation pertinente du statut de l’image (son partage, l’éclatement de ses formats et modes de diffusion) ; pour son apport au vidéoclip – pour ces raisons (parmi d’autres, que je laisse aux rédacteurs de Cinématraque le soin d’évoquer), Gondry méritait bien, dans nos colonnes,  un modeste retour critique.

5 Comments

  • […] via smartphones) : le jour même où je voyais Después de Lucia, je finissais d’écrire sur The We and The I, le dernier film de Michel Gondry. De fait, les deux oeuvres partagent un certain nombre de […]

  • Répondre septembre 14, 2012

    GAEL

    Hum, visiblement Martin a reçu une bonne claque en allant voir le film de Gondry…. ^^
    Le groupe, est parfois violent, souvent peut être, mais le groupe permet de belle chose: entre autre: le cinéma.

  • Répondre septembre 12, 2012

    Martin

    Ok, je sors de la séance.
    « l’équilibre miraculeux que trouve The We and The I entre ces deux pôles »
    Tu plaisantes ? C’est une tragédie ce film. Superbe. Mais sans concessions.
    Le collectif est là, mais c’est pour montrer à quel point il est destructeur.
    Les seuls personnages positifs, et qui s’en sortent, ce sont ceux qui arrivent à s’isoler du collectif : le mec avec le casque sur les oreilles et le dessinateur. Ceux qui ne participent pas au collectif jsutement.
    Et bon dieu je le comprends. La groupe : c’est le déchaînement des passions destructrices, la haine du faible et du différent. Le seul moyen de s’en sortir : c’est soi, hors du groupe.

    • Répondre septembre 13, 2012

      THOMAS

      Je ne serais pas si catégorique… Il y a un vrai plaisir de de l’exercice choral, je ne pense pas que la vision qu’a Gondry du collectif soit exclusivement négative. D’autant plus que je sors de la projo de presse de « Después de Lucia », et qu’en termes de bullying et d’esprit grégaire, c’est quand même autre chose…

  • Répondre septembre 12, 2012

    Martin

    Je suis bien d’accord avec toi !
    Gondry est encore sous-estimé. Son oeuvre est complexe et profonde.
    On va voir The We and the I aujourd’hui !
    à plus
    Martin

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