Eternal Sunshine of the Spotless Mind, le fond qui rencontre la forme

Nos notes

Moi, Michel Gondry, je n’aime pas trop.

Je reconnais le talent, mais je n’aime pas trop.

Lorsque je dois écrire un texte sur un film de Gondry pour faire hommage au réalisateur en même temps que la sortie de son nouveau film, The We and The I, je me trouve dans une fâcheuse situation. Le choix du film  à traiter est tout de même facile : ce sera Eternal Sunshine of the Spotless Mind, parce que je l’apprécie, celui-là.

Je ne sais tout de même pas quoi écrire dessus, alors je cherche à faire des liens.

Liens assumés : Eternal Sunshine s’inspire allègrement de Je t’aime, je t’aime, de Resnais, mon cinéaste favori.

Je fouille la piste. Sur Je t’aime, je t’aime, Deleuze écrit :

[…]malgré l’appareil de science-fiction, c’est la figure du temps la plus simple, parce que la mémoire y concerne un seul personnage. Certes, la machine-mémoire ne consiste pas à se souvenir, mais à revivre un instant précis du passé. […] L’instant passé pour l’homme est comme un point brillant qui appartient à une nappe, et ne peut en être détaché. Instant ambigu, il participe même à deux nappes, l’amour pour [Clémentine] et le déclin de cet amour. Si bien que le héros ne pourra revivre qu’en parcourant à nouveau ces nappes, et en en parcourant dès lors beaucoup d’autres […][1].

De la longue citation, je ne fais qu’une modification légèrement pernicieuse, qui n’en change pas le sens, parce que celui semble bien adapté à son nouveau milieu, modification qui l’adapte sommairement au film que je dois traiter.

Me voilà, en reformulant bien à ma tête un des dires de Deleuze, avec un semblant de sujet : la définition d’un personnage en tant que personne à partir de son passé traité singulièrement dans Eternal Sunshine (et dans Je t’aime, je t’aime) par le fait que le personnage revive littéralement celui-ci.

En scénarisation, dans l’école américaine, on apprend à écrire des anecdotes qui définissent les personnages par leur façon de réagir aux événements. Alors que celles-ci ne seront généralement jamais présentées dans le film – elles sont parfois évoquées – elles font le centre du film de Gondry.

Le spectateur, dans les dix-huit premières minutes du film (celles qui précèdent le générique), est appelé à voir un personnage dont les actions sont injustifiées, avant que celles-ci trouvent leur justification dans des souvenirs passés, pourtant oubliés. Les anecdotes centrales définissent le personnage dans ses actions au début et à la toute fin du film, et ces deux parties créent leur propre histoire à l’intérieur du film, celle de la deuxième relation entre Joël et Clémentine. Elles sont un petit film en soit, finalement.

Inversement, le personnage de Mary représente le paradigme inverse, plus réaliste. Ce n’est pas un personnage qui, au début du film, contrairement à Joël, est défini. Elle est indéfinie en ce qu’elle est incapable d’agir autrement que par admiration pour l’autre, et qu’elle est incapable d’affirmer quoi que ce soit sans le faire par la citation. Elle ne se définira alors que lorsque sa dépendance à l’autre atteindra sa limite, qu’elle ne pourra plus en vivre et qu’elle sera contrainte à créer sa propre identité, totalement contraire à celle des gens qu’elle admirait alors.

Ainsi, le moment passé, dans Eternal Sunshine, vaut autant pour la beauté – filmique ou réelle dans la diégèse du film – de celui-ci (cette scène où Joël se rend compte qu’il ne veut pas perdre la mémoire de Clémentine lui parlant de sa poupée) qu’en ce qu’il est ce qui définit une personne.

C’est le fond qui rencontre la forme, si je peux me permettre d’utiliser une expression banale.

C’est une adéquation qui prend un talent certain à réussir et, aussi, c’est une adéquation que des cinéphiles comme moi devraient apprendre à apprécier.

Moi qui, il n’y a pas si longtemps déjà, me définissais d’emblée par une non-appréciation de Michel Gondry.


[1] DELEUZE, Gilles. [1985] 2009 Cinéma 2 : L’image-temps. Coll. Critique. Paris : Les Éditions de Minuit. P. 153.

Verdict ?

« 26 janvier 1988, le monde change, Olivier Bouchard naît. Vingt-trois années plus tard, après avoir reçu les honneurs pour ses études en scénarisation cinématographique à l’UQAM, la plus prestigieuse université hippie d’Amérique du Nord, il fait un voyage culturel en France où il devient rédacteur vedette (parmi plusieurs autres) pour Les Fiches du Cinéma et Cinématraque. Sa cinéphilie est caractérisée par son amour des films ennuyeux, d’où son intérêt pour Alain Resnais, mais son écriture personnelle est définie par l’humble désir de fictionnaliser sa propre vie « avec le même talent qui se retrouvait chez Fellini ».

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