Ce soir, c’est Reprise de Xanax

Aller, parce que j’commençe déjà à bien t’aimer toi, lecteur, voilà un bon petit bijou dans son écrin urbano-feraille. Reprise (2006) (Nouvelle Donne, de par chez nous), l’exemple du bon film socialo-médisant, avec des vrais bouts de pathétisme banal entiers à l’intérieur (dis donc, t’as vu comment j’écris comme Houellebecq ?). C’est avant tout le premier de Joachim Trier (qui a un peu mieux percé avec Oslo 31 Août en 2011) hypnotique comme les yeux en amande de Viktoria Winge, c’est dire le potentiel…Quelque chose comme aujourd’hui, à Oslo, il existe deux types qui sont unis par ce lien bizarroïde, à la limite du platonisme viril avec des pwals, qu’on appelle l’amitié d’enfance. Ces jeunes gars, ce sont Philip et Erik, et du physique à la conception de l’existence, y’a pas grand chose qui les rassemble… et pourtant. Le premier (Anders Danielsen Lie) a une tronche de kéké boxeur échappé de la basse Belgique, l’autre (Espen Klouman-Høiner) est un singulier hybride entre Moot et un mannequin normand. La vingtaine révolue, les deux complices mettent un point d’honneur à respecter une vieille promesse (qui à tout l’air d’un rêve de gosse obsolète): écrire un livre, n’importe lequel, mais l’écrire.

Plus tard, Philip, le suranné du pif, qui a chopé son visage dans une friperie banlieusarde, apprend qu’il sera édité. Quant à Erik, c’est un échec, il croit bien n’avoir aucun talent dans la prose, et s’imagine l’abandonner. Pendant ce temps, son pote grimpe les échelons sociétaux à vitesse mach 3. Poulain d’une maison d’édition en vogue, il s’abandonne dans les fêtes intello-estudiantines, sans trop d’excès, sans s’attraper la grosse tête non plus, juste un repos bien mérité pour un guerrier du stylo.

Le petit truc en plus qui va faire toute la différence, c’est que le bougre réussit même à se trouver une minette répondant au doux nom de Kari (Viktoria Winge), une fille timide et posée, stable et fort bien bâtie intellectuellement. Mais voilà, alors que le duo Philip/Erik est déjà mis en danger par leur rivalité scribouillarde, l’arrivée d’une beauté anti-méduséenne donne la pichenette de trop au grand jeu d’équilibre, et leur relation devient un vrai foutoir. Il faut dire que, malgré toute l’apparente fixité de son état, Philip est psychotique, pas du genre à aimer les chatons morts, mais juste assez pour finir à l’hosto, puis être interné, et cela après une bonne grosse rupture comme on n’en fait plus chez les loveurs transis.

Pendant que son ami purge sa peine de zoloft dans un centre hospitalier, Erik écrit doucement, sans trop se presser, jusqu’à être lui aussi accepté comme auteur… dépassant même son vieux pote en renommée et en classe, et tant qu’à faire, en ravivant des cicatrices pas vraiment acceptables.

Le propos de Reprise, c’est l’exactitude

C’est un fait, le pitch de la chose est aussi long que la biographie d’un leucémique, et d’une simplicité confondante. Philip est un type bordeline mais plutôt ordinaire, Erik à des faux airs de gay refoulé mais n’explose jamais dans le domaine. Leurs connaissances sont un tantinet tirées par les cheveux, mais n’apparaissent à l’écran que pour décliner des points de vue afin de les confronter à ceux des protagonistes. Où est l’intérêt, alors, de toute cette histoire ? Eh bien, de mon modeste point de vue, c’est juste qu’on à affaire à du grand cinéma social, voilà. Oui, tu l’auras compris mon ptit, dans le cinéma de Trier, on atteint l’exactitude comme la hache d’un redneck frappe l’échine d’un cochon. Et c’est là que crèche toute la force du sujet, épris d’ascension communautaire, les personnages ne désirent qu’une seule chose : grandir. Et pour celà, ils appliquent ce qu’ils croient pouvoir faire de mieux, c’est à dire créer, imaginer, planifier.

Les deux gaillards utilisent l’écriture comme d’autres chevauchent des twingo pour bosser le matin, font de la macro sur des mouches à merde ou écrivent des critiques pédantes de films opaques, ils cherchent désespérément à accoucher du bonheur, leur bonheur. Obsession du contrôle et carriérisme, valeurs refuges du cinéma de Trier, toujours manipuler (et se faire manipuler), jusqu’à se perdre dans les arcanes de la complexité du monde, modeler sa conscience et modeler les autres. Bâtir et détruire, trimer pour se faire « un nom », « une renommé » ou, plus prosaïquement, un « curriculum vitae ». Alors que Philip tombe dans la désillusion après avoir touché la grâce, Erik s’interroge sur la vanité de sa démarche, tout en y goûtant avec le plus grand plaisir. Ignobles hybrides adulescents, ils atteignent avec une facilité déconcertante leur objectif de toujours, s’arrogent même le droit d’être considérés comme des « icônes culturels » de la vie Osloïte, et dépassent allégrement les limites de leurs territoires psychiques. Alors, comment ne pas flancher ? Comment ne pas voir le sol se dérober sous ses pieds, quand on sait qu’après le succès, ben, il faut continuer à vivre ? La Création, pour le coup, ce serait pas un peu du foutage de gueule ?A l’image des personnages romantiques Norvégiens genre 19ème, le duo s’évapore dans la nuit mondaine, calanche sévèrement dans tout ce qui est boulevardier, érafle le pédantisme et l’arrivisme éhonté, n’a plus aucun repères, reste coi, silencieux, devant une téloch au volume maximum un soir de printemps. Et quand vient la très fameuse, mais parfaitement véridique, angoisse de la page blanche, d’où peut bien venir leur salut ? Certainement pas des femmes, ni des potes un peu louches, tout ce beau monde est encore trop immature, entre sérieux complaisant et légèreté toute gamine… Les filles désirent secrètement mais ne s’expriment pas, les amis s’expriment trop et désirent ostensiblement, ils participent ensemble à un jeu des illusions qui est tout autant naturel que détestable, mais pour ce qui est de la quête du soi, de cette bon dieu d’recherche de ce que l’on est, de ce dont on est capable, sont-ils d’une grande aide ? Non, jamais.

Entre désordre et continuité

L’amitié, et son antithèse, sont au centre du sujet, elles s’exercent à la fois comme catalyseurs des émotions proscrites, mais aussi comme créatrices de ces mêmes sentiments. Dés le début du film, la tension est présente de tous côtés, dans les moisissures du plafond, dans les plis de la robe de Kari, elle malaxe vigoureusement les rencontres et les anecdotes des compères, comme un petit bout de crise existentielle qui s’infecte en furoncle. Reprise tente, avec souplesse et sans bavures, de créer un état, une expérience, à l’intérieur d’un espace plus ou moins existant.

D’ailleurs, le jeu et la mise en scène (qui sont ce qu’ils sont, je suis très nul pour critiquer sur ce plan là) paraissent presque couler de source, se caler en adéquation totale avec le sujet, comme fondus dans une peinture minimaliste d’un chapitre de vie. Je doute, néanmoins, que l’œuvre n’ai pas un caractère plus universaliste sur certains bords, à tel point qu’elle touche très juste sur diverses thématiques occidentales (Les scènes à Paris entre « amoureux », le moment où Philip demande à Erik de lire ce qu’il écrit et, par extension, la grande majorité de leurs échanges). J’en conviens, c’est une vision bien à moi, peut-être parce que le monde de l’écriture m’intéresse particulièrement et aussi parce que je suis un salopard qui voit des concordances partout.

On (est un con qui dit pas son nom) a souvent comparé Reprise à la Nouvelle Vague Française, je ne pourrais pas vraiment dire si le parallèle est justifié, même si le réalisateur se dit héritier de cette mouvance. Ce qui est certain, c’est qu’il s’inscrit bien dans les valeurs actuelles véhiculées par le théâtre et le cinéma Scandinave depuis pas mal de temps, celles d’un regard à la fois chimérique et lucide sur les gens. Un savant mélange de sous-entendu.

Il n’y a pas de rebondissements, d’énormes bouleversements dans l’histoire, et pourtant, elle est imprévisible, toujours entre désordre et continuité, elle amène le spectateur sans le prendre pour un abruti, le libère du poids des questionnements abrupts mais le laisse quand même en suspend, face à sa propre condition. On reprochera sûrement à Trier des défauts d’ordre technique, le film est en ébullition, il crachote souvent sans vraiment étaler toute sa bile inventive. Le montage est parfois épileptique (euphémisme) alors qu’il n’a pas raison de l’être, on sent les références qui planent et se bousculent, et parfois le bonhomme à du mal à s’en défaire. Et puis, ça doit pas être facile, de filmer la mollesse de notre époque. Pourtant, malgré les soubresauts délétères inhérents à un premier long métrage, Reprise à quelque chose d’intimement éveillé, ni trop froid, ni trop sombre, il plane, identique à une ombre au crépuscule; il surprend par son originalité, dérange par sa capacité à cerner et se moquer d’un monde, d’un processus : l’émergence de l’être aujourd’hui. Bref, si toi aussi tu craches sur la réussite sociale, y’a de quoi se faire lestement plaisir.

La chose est ainsi faite que, du sympathique quidam à l’élégante froufrounette télévisuelle, chaque être humain s’élève d’un trou, et s’évapore dans un autre. C’est pour me préparer à cette ultime éventualité que je tente, parfois en vain, de vivre et m’épanouir dans un trou. Et, je le confesse, ce qu’on y trouve est épatant !

3 Comments

  • Répondre juillet 25, 2012

    John C. Leroy

    « Bref, si toi aussi tu craches sur la réussite sociale, y’a de quoi se faire lestement plaisir. » J’adore cette conclusion !

    Je pense que je vais me procurer ce film. Merci !

    (Et puis l’écriture et les rapports entre deux apprentis auteurs, ça nous connaît, hein… ^^)

    • Répondre juillet 25, 2012

      Paegan-Joe

      Etonish, nein ? Je n’sais pas si c’est un pâle reflux de notre vieille complicité platonico-vernaculaire, mais j’ai toujours gardé beaucoup d’affection pour ce genre d’histoires entre attardés du verbe.

      En tout cas, je te le conseille, même si parfois ça manque rudement d’action.

  • Répondre juillet 25, 2012

    GAEL

    Pas hyper accroché à Oslo, mais tu me donnes envie de me pencher sur Reprise. C’est malin!

Leave a Reply