Notre Salut d’Emmanuel Marre : Au bureau, Citoyen !

Les coïncidences du cinéma étant ce qu’elles sont, on se retrouve au festival de Cannes 2026 avec Moulin, La bataille de Gaulle et La troisième nuit, qui font suite à Les rayons et les ombres sorti plus tôt cette année, tous sur l’Occupation allemande. Au milieu de ces blockbusters français, un outsider s’est frayé son propre chemin : Notre Salut d’Emmanuel Marre. Il est intéressant d’observer cette pluie de films sur le sujet, lors d’un festival où se sont enchaînées les déclarations politiques désastreuses, où même critiquer un parti fondé par des anciens Waffen-SS paraît impossible. La lâcheté de tout à chacun s’exprime à chaque nouvelle question au sujet de Canal+ dirigé par Vincent Bolloré un milliardaire d’extrême droite, et la tension est soulignée par chaque huée contre le logo du groupe – suivie en général d’applaudissements et acclamations pour Arte ou FranceTV. Le public ne veut plus de la droite en apparence mais le cinéma ne veut/peut pas la lâcher, et continue donc ses « compromis ». Le fascisme dans nos institutions de manière globale et artistiques est ainsi au cœur des discussions en même temps que défilent toutes ses propositions sur la Résistance ou la collaboration. Dans ce contexte houleux, Notre Salut avec Swann Arlaud en rôle principal – qui ne cache pas ses engagements – était plus qu’attendu.

Et on a bien fait d’attendre car Emmanuel Marre s’attaque à l’administration vichyste et propose un film fleuve qui fait fi de la Résistance française pour décortiquer les rouages d’une collaboration qui s’est faite sans difficulté. Inspiré par les échanges épistolaires de son grand-père, le cinéaste ose se tourner vers son histoire personnelle, regardant par là-même tous·tes les français·es. Car on était bien loin d’avoir tous·tes un grand-père résistant. Tout de suite, le film surprend en assumant l’anachronisme de sa mise en scène. Sa caméra épaule, ses spots blancs, ses choix musicaux évoquent la forme du mockumentaire. Rien que par cette façon de faire, il donne tout de suite une distance moqueuse à ce qu’il montre, empêchant toute possibilité de se réapproprier ses images ou d’avoir trop d’affect pour les protagonistes. Beaucoup ont comparé le film à un épisode de The Office et on comprend tout de suite cette tentation. La différence, c’est qu’il n’y a aucune tendresse pour les personnages et qu’ils ne sont pas aussi bêtes : ils ont juste compris comment s’élever socialement.

Le film suit donc Henri Marre, un écrivain criblé de dettes qui a écrit un ouvrage, Notre Salut, sur les valeurs pétainistes qu’il voudrait promouvoir en France. Ce n’est pas vraiment un artiste et on ne l’imagine même pas spécialement doué, c’est juste un homme qui a besoin d’argent. Pour ce faire, il est parti loin de sa femme dont les lettres ponctuent en voix-off la narration jusqu’à son apparition. Henri aime que les choses soient bien faites, il aime la discipline quand bien même il est incapable de l’appliquer à lui-même. Dès le début on constate qu’il n’est pas aussi droit qu’il le voudrait : il boit trop en dîner mondain et n’est pas capable de bien se retenir de parler. Le scénario ne s’attardera jamais vraiment sur les valeurs promues dans son ouvrage car elles sont dépendantes du contexte et n’existent pas vraiment, ni pour lui ni pour la France de Pétain. La scène d’ouverture permet aussi tout de suite de comprendre quelque chose sur Henri : ce n’est pas un grand fan de l’idéologie Nazi. Sa passion c’est la droiture du Maréchal et je trouve pertinent de ne pas tomber dans le cliché du personnage collabo qui serait d’emblée vulgairement antisémite, fan d’Hitler. Si la collaboration a pu si bien se faire, c’est parce qu’elle a été en partie menée par des opportunistes patriotes. Le patriotisme est la première pièce du fascisme. De fait, avant tout, ils le diront souvent, c’est pour « sauver les français » qu’ils commettent le pire.

©Kidam & Michigan Films

Dans Notre Salut ce sont donc des français bien ordinaires qui travaillent pour le régime de Vichy en adhérant plus ou moins à son idéologie. On va suivre surtout les employés du ministère du travail dans lequel arrive à être engagé Henri. Sous occupation, l’organisation doit être repensée avec surtout une envie : réduire le nombre de chômeurs. Emmanuel Marre expose ainsi clairement sa thèse : le travail tel qu’on le conçoit aujourd’hui est l’enfant du fascisme. Qu’importe les génocides ou les pandémies, l’important c’est le travail, la production. Même en période de guerre les riches doivent s’enrichir, il faut des matériaux pour intimider, des papiers à remplir pour transférer, pour manager. La guerre même est une aubaine pour mieux exploiter. Le travail n’a rien à voir avec la morale ou l’éthique, en 1940 comme en 2026, dans la société capitaliste il est toujours mieux vu d’être collaborateur que chômeur. Avec Notre Salut on découvre même que certaines règles de France Travail ont été inventées à ce moment.

Le film d’Emmanuel Marre décortique cette idéologie du travail pour montrer que d’elle découlent d’autres formes d’oppressions. Ici, c’est évidemment le racisme qui arrive tout de suite. Au début du film, ils détestent les étrangers car ils voleraient le travail des français et puis ils deviennent bien utiles quand on peut les parquer pour leur donner les boulots plus ingrats. Les travailleurs juifs sont évidemment au cœur des discussions. C’est chez les plus en haut de l’échelle hiérarchique d’une entreprise qu’on fait le plus l’effort de les recenser, afin de pouvoir placer seulement des purs français aux postes qui font gagner de l’argent. On donne aux autres les tâches pénibles. Ils ne pourront alors pas s’enrichir et sont voués à s’épuiser. Le statut social du protagoniste de Notre Salut est donc en phase ascendante puisque que c’est un homme blanc. Il n’est plus que challengé par le regard méprisant de sa femme. Leur relation est un puissant ajout au film et donne un peu plus de profondeur au personnage d’Henri qui n’est pas qu’un petit loser opportuniste mais un père de famille qui ne supporte plus son propre foyer. C’est bien cocasse pour un grand défenseur du travail, famille, patrie.

Le film est long mais c’est parce qu’il se doit de montrer comme l’idéologie de ces gens évolue au fil des événements. Il doit suivre le début de l’Occupation, son sommet et sa chute pour montrer comme les idées rances de l’extrême droite peuvent aller dans plusieurs directions. En montrant la métamorphose de leurs idées, il rappelle qu’elles ne sont pas liées au nazisme. Elles sont liées au capital, au patriotisme, aux dominants qui pour le rester trouveront toujours un endroit où se dissimuler, chercheront toujours à se dédiaboliser. Par son propos et sa forme, Emmanuel Marre construit donc un chef d’œuvre politique et courageux, qui ne ressemble à aucun autre et résonne plus que tout en ce moment.

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