The Man I Love : Plaire, aimer et chanter fort

Plutôt habitué de la Berlinale au cours de sa carrière, Ira Sachs avait fait l’objet d’une “capture” par les équipes de Thierry Frémaux en 2019, qui avaient mis la main sur son Frankie bien aidés par la présence au casting d’Isabelle Huppert dans le rôle-titre. Le coup de poker avait viré au coup d’épée dans l’eau : probablement le pire film du réalisateur américain, cette virée hors sol de notre Zaza nationale au Portugal avait traversé la gargantuesque cuvée 2019 dans un total anonymat. Sept ans plus tard, Cannes retente le pari en invitant de nouveau le cinéaste en Compétition officielle avec The Man I Love, titre inspiré d’un morceau de George Gershwin.

Le “Man” en question est ici un artiste (encore un!) fictif du nom de Jimmy George (Rami Malek), présenté comme star de musicals arty et figure de la communauté queer new yorkaise. Nous sommes dans les années 1980, en pleines années SIDA, dont on comprend bien vite que Jimmy est lui-même atteint même si le mot n’est jamais prononcé dans le film. Entouré par son compagnon de longue date Dennis (Tom Sturridge) et de sa soeur Brenda (Rebecca Hall, habituée du cinéma d’Ira Sachs), Jimmy continue cependant de plancher sur son adaptation d’une pièce du dramaturge québécois Michel Tremblay. Un jour, dans l’appartement du dessous emménage le jeune Vincent (le débutant Luther Ford), avec lequel Jimmy entame rapidement une liaison. Mais le regain de forme de l’artiste ne sera que de courte durée, alors que les signes de la maladie commencent à refaire surface…

Comme dans la plupart de ses films, Ira Sachs pose sa caméra pour filmer la communauté LGBTQIA dont il est l’un des principaux représentants dans le cinéma américain, cette fois-ci au cœur des années 1980. Alors que le VIH commence à décimer toute une génération d’homosexuels à New York comme partout dans le monde, le cinéaste pose dans un premier temps son film comme une ode à la joie et à la création, à l’amour qui continue de porter ses jeunes gens vibrants, pour certains naïfs et pour d’autres inquiets. Les premiers s’incarnent dans le visage juvénile de Vincent, qui ne connaît que le Jimmy George heureux, magnétique et fringant ; les seconds, dans celui de Dennis, l’homme de l’ombre et l’épaule toujours prête, conscient de l’ingratitude de son statut mais toujours là pour offrir à son compagnon le soutien nécessaire.

Aimer malgré tout, jusqu’au bout

Mais progressivement, la douce euphorie des débuts se craquèle car même Ira Sachs le sait : la parenthèse enchantée ne peut rester qu’une parenthèse. Sans dolorisme ni pathos, le réalisateur parvient à filmer le déclin d’un homme qui veut se persuader que tout peut reprendre comme avant, à une époque où les traitements ne le permettaient malheureusement pas encore. Derrière son apparente inconséquence, Jimmy se montre cependant toujours insaisissable, comme si une part de son inconscient le rappelait, derrière sa façade insouciante, à la situation qui est la sienne. C’est de cette fragile ambiguïté que naît l’émotion pudique mais parfois dévastatrice de The Man I Love, film de peu d’effets, dont la sobriété formelle ne fait que renforcer la puissance des sentiments que ces personnages tentent de refouler comme si la vie pouvait continuer.

Dans le rôle-titre de Jimmy George, Rami Malek signe une composition qui a été assez largement saluée par la critique festivalière, bien que celui-ci replonge encore par moments dans son goût trop prononcé pour le tic ou l’écarquillement superflu qui le rend parfois assez horripilant à l’écran, notamment dans le naufrage artistique qu’était Bohemian Rhapsody. Ira Sachs parvient néanmoins sur quelques séquences à sortir le meilleur du jeu de Malek, notamment dans les scènes de répétition, où le réalisateur semble presque par jeu de regards filmer son propre acteur en train de chercher son personnage ; où dans une poignante reprise de Look What They’ve Done to my Song, Ma de Melanie. On pourra cependant être en droit de préférer la prestation autrement plus subtile de l’épatant Tom Sturridge, dont le stoïcisme triste charrie toute l’intensité émotionnelle du film, à l’image d’un plan dans un couloir d’hôpital à déchirer les cœurs de pierre les plus solides.

On regrettera que The Man I Love soit au bout du compte un peu trop bref, et un peu trop avare en développements autour de certains personnages à peine esquissés comme ceux de Brenda et son mari Gene (Ebon Moss-Bachrach) ou même celui de Vincent, pourtant très intéressant par sa fascination absolue envers Jimmy qui le pousse, au mépris de tout son entourage, à se brûler les ailes en refusant catégoriquement de réprimer son désir. Si le film parvient, dans cette narration tout en pointillisme caractéristique du cinéma d’Ira Sachs, à se montrer souvent poignant, il laisse aussi derrière lui l’impression d’un trop peu. Ce Man I Love, nous aussi nous aurions aimé l’aimer un peu plus longtemps.

The Man I Love d’Ira Sachs avec Rami Malek, Tom Sturridge, Luther Ford…, date de sortie dans les salles françaises encore inconnue

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