Fjord : A Rome, fais comme les roumains

Cannes impose un rythme particulier de visionnage où un film chasse aussitôt le précédent. Certains films s’y prêtent moins que d’autres. Et en sortant de Fjord, de Cristian Mungiu, on se dit que plusieurs semaines de réflexion ne seraient pas de trop. Le réalisateur roumain, déjà lauréat de la Palme d’or, nous a pourtant déjà habitués à son cinéma creusant avec une intelligence inégalée, les conflictualités de nos sociétés. Mais jusque-là, la Roumanie était le cadre de ses récits. Avec Fjord, c’est la société norvégienne qui passe sous son scalpel et il n’y va pas de main morte.

Le film s’inspire d’une histoire vraie. On y suit l’arrivée d’une famille venant de Roumanie, les Gheorghiu : la mère (Renate Reinsve) est norvégienne, le père (Sebastian Stan) est roumain, ils ont 5 enfants, et sont très pieux dans leur foi chrétienne. Très rapidement, des questions vont se poser autour de ces nouveaux venus, et notamment à l’école, où des professeurs suspectent des maltraitances sur les enfants. Le Service de protection de l’enfance, puissante institution en Norvège, est saisi et décide rapidement de retirer les enfants à leurs parents. S’en suit un long combat entre le couple et l’institution norvégienne.

Les questions qu’aborde le film sont donc infiniment complexes : qu’appelle-t-on une maltraitance parentale ? A partir de quand, retirer les enfants de leur famille leur est bénéfique ? Quelle liberté d’éducation est accordée aux parents dans une société qui prône le vivre-ensemble ? Comment faire cohabiter le respect des croyances religieuses et les valeurs progressistes ? Des questions qui se posent dans tous les pays attachés aux libertés publiques et qui se posent de manière plus aiguë en Norvège, l’un des pays les moins religieux du monde.

En suivant le destin de la famille Gheorghiu, Mungiu montre dans un premier temps l’absurdité du système norvégien qui, sans preuve indéniable, semble avoir condamné d’emblée cette famille qui ne correspond pas aux codes de la société norvégienne. Le combat de ce couple de parents se transforme en épreuve kafkaïenne où même les avocats ne semblent pas de leur côté. Une scène de procès, l’un des moments clés de film, dévoile progressivement que la maltraitance présumée n’est qu’un des problèmes reprochés à cette famille. Leur foi trop appuyée et ses conséquences, dont l’homophobie, est également un motif pour désigner ces parents comme incapables d’élever leurs enfants dans le respect des valeurs norvégiennes. Et évidemment, le fait de ne pas être norvégien, semble être un élément décisif pour les traiter avec une sévérité renforcée.

Il n’y avait qu’une photo dans le dossier de presse, donc j’ai pris une photo de Fjord. C’est joli, hein ?

Il y a donc quelque chose d’assez fascinant et dérangeant de voir une machine administrative terrifiante se mettre en branle pour défendre des valeurs que l’on partage : la protection de l’enfance, la lutte contre l’obscurantisme religieux, la cause LGBTQUIA+… Il faut bien la plume toujours aussi impressionnante de Cristian Mungiu pour réussir ce périlleux exercice d’équilibriste. Car Mungiu ne cherche pas non plus à faire de la famille Gheorghiu, des victimes totalement innocentes face à ce qu’on leur reproche. Si les enfants ne sont pas battus, ils sont bien frappés régulièrement à coup de fessées punitives. Ils sont également élevés dans une foi omniprésente et on comprend bien que le père ne voit effectivement d’un très bon œil les relations sexuelles ou amoureuses non prévues par la Bible. En ne gommant pas ces réalités sur cette famille réactionnaire, Mungiu donne une profondeur intense à son film et ne se place pas uniquement sur le terrain, plus facile, de la simple erreur judiciaire. C’est bien la capacité des sociétés laïques d’accueillir des familles religieuses qui est au cœur de Fjord. Que valent les idéaux progressistes si la tolérance prônée se limite à ceux qui partagent ces mêmes idéaux ?

C’est un sujet brûlant, et évidemment, qui ne se limite pas aux frontières norvégiennes. On se demande bien, en France, quel cinéaste aurait le courage d’interroger ainsi les défenseurs de l’universalisme républicain face aux communautarismes religieux ? On sait, en tout cas, quelles seraient les réactions médiatiques… Il faut le talent d’écriture et de mise en scène exceptionnel de Mungiu pour réussir, sans didactisme, ni pirouette, à embrasser ce sujet dans toute sa complexité. La réflexion morale et politique découle presque naturellement de la progression du récit qui distille par petites touches toutes les données du problème. Nul doute que beaucoup y verront un film dangereux, notamment sur la question de la protection de l’enfance, dont les institutions norvégiennes sont brocardées par le film. Si la parole des enfants n’est jamais remise en cause par le film directement (on échappe ainsi à un débat sur la confiance à accorder à leur parole), c’est leur instrumentalisation par une justice à charge qui est soulignée par le récit.

Fjord se termine sur un constat amer et une touche d’espoir. Le fameux vivre-ensemble semble décidément bien impossible à trouver entre la société d’accueil qui n’accepte la diversité que si elle consent à lui ressembler et des communautés qui se radicalisent en réaction. Mais le film ne contente pas de déployer de manière théorique cet accablant constat. Il fait également vivre ses personnages et notamment un amour entre deux filles qui répond à l’impuissance de leurs aînés à se comprendre.

Une écriture ciselée, une mise en scène inspirée (même si un peu plus en retrait que dans ses précédents films), et surtout une regard unique sur les enjeux sociétaux du moment, il fallait bien Christian Mungiu pour réussir un tel film. Fjord est parmi les quelques films qui sortent du lot de cette sélection globalement moyenne. On lui souhaite une belle place au palmarès.

Fjord, un film de Cristian Mungiu, avec Renate Reinsve et Sebastian Stan, sortie le 19 août 2026

About The Author

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.