Parmi les noms qui font le cinéma britannique contemporain, il est important de mentionner celui de Clio Barnard. Protégée de la Quinzaine des Cinéastes à Cannes, elle y fête cette année sa troisième apparition après le poignant Géant égoïste qui l’avait révélé en 2013, puis Ali et Ava en 2021. Saluée pour son cinéma de personnages empathique et social, elle s’inscrit dans la droite lignée d’une tradition du genre dans laquelle le Royaume-Uni excelle comme peu d’autres pays. Pour celle que l’on cite régulièrement comme une des héritières de Ken Loach, Cannes (et particulièrement la Quinzaine) sont devenus comme une deuxième maison. Alors que l’on espère à terme voir un jour son cinéma recevoir les honneurs de l’Officielle, c’est au théâtre Croisette qu’elle est venue présenter son cinquième long-métrage, Je vois des immeubles tomber comme la foudre.
Tout comme Le Géant égoïste d’Oscar Wilde, Je vois des immeubles tomber comme la foudre est une adaptation, d’une œuvre cette fois-ci bien plus récente. Sur proposition du dramaturge Enda Walsh (Barnard partage ici pour la première la co-scénarisation d’un de ses films), la cinéaste s’attaque ici à I See Buildings Fall Like Lightning, roman de Keiran Goddard publié en 2022. Il retrace le passage à la trentaine d’un groupe de cinq amis originaire d’un quartier populaire de la cité ouvrière de Birmingham. L’un d’entre eux, Rian (Joe Cole) est devenu riche en faisant fortune dans les placements boursiers, habitant désormais dans un luxueux appartement londonien. Les quatre autres, eux, sont restés dans leur quartier. Patrick (Anthony Boyle) et Shiv (Lola Petticrew) ont fondé une famille : lui gagne sa vie comme coursier tandis qu’elle reste au foyer s’occuper de leurs deux filles et de sa mère malade. Conor (Daryl McCormack) suit les traces de son père en prenant la tête du chantier d’un nouvel immeuble d’habitation, financé par Rian. Enfin, Oli (Jay Lacurgo) vit de petits trafics de coke et d’héroïne jusqu’au jour où une rencontre l’amène à reconsidérer ses choix de vie.

Proches comme les cinq doigts de la main, les amis d’enfance continuent à passer leurs week-ends à boire et se shooter comme depuis toujours, jusqu’à ce que les réalités du monde des adultes refassent surface. La nouvelle vie de Rian, les difficultés financières, la réalité de la misère sociale de cités entières abandonnées par les pouvoirs publics… Comme le souligne régulièrement la réalisatrice par certains jeux de montage, l’écroulement progressif des relations entre les membres de la bande, c’est aussi l’effondrement d’une conception de l’habitat social comme lien de communauté méticuleusement orchestrée depuis les années Thatcher. A travers ce portrait choral, Clio Barnard vient ausculter les désillusions d’une génération à qui le libéralisme capitaliste a tout retiré, même le lien social.
Parfois au prix d’un certain didactisme, le scénario explicite clairement cette thèse, y compris à travers le personnage de Patrick, probablement le plus intrigant de la bande, qu’on devine particulièrement cultivé et engagé tout en étant aussi celui le plus exposé à la voracité de l’exploitation capitaliste. Le scénario en lui-même est pourtant loin d’être la plus grande des qualités du film de Barnard. Un peu engoncée dans un certain schématisme amené par la dimension chorale du récit, la trame de Je vois des immeubles tomber comme la foudre se montre parfois prévisible, ou à tout le moins relativement conventionnelle dans certains passages obligés, y compris les plus dramatiques.

Il n’en demeure pas moins que Je vois des immeubles tomber comme la foudre reste le produit d’un savoir-faire britannique inégalé, réhaussé qui plus est par la finesse de la mise en scène de Clio Barnard, qui sait parfaitement exacerber le tourbillon d’émotion qui traverse chacun de nos héros. Mais comme souvent dans ce type de cinéma, c’est avant tout la force de l’interprétation des cinq acteurs principaux, tous exceptionnels, qui rend le film de Clio Barnard si exaltant, avec une mention spéciale pour le touchant couple formé par Anthony Boyle et Lola Petticrew, dont on comprend bien vite qu’ils sont les piliers sentimentaux de la bande.
Je vois des immeubles tomber comme la foudre ne parvient sans doute pas à répliquer l’uppercut émotionnel que représenta Le Géant égoïste à sa sortie, la faute à un script sans doute pas toujours à la hauteur de ses enjeux. Il n’en demeure pas moins, et les applaudissements plus que nourris d’une foule de festivaliers épuisés ayant bravé la fatigue d’une semaine de projections pour se pointer à 8h45 du matin en salles en sont témoins, qu’il suffit souvent de pas de pas grand chose pour nous rappeler que les Anglais restent indétrônables quand il s’agit de faire du cinéma social et populaire capables de parler au plus grand monde. Alors quand on met qui plus est une cinéaste aussi aguerrie derrière la caméra, on boudera encore moins notre plaisir.
Je vois des immeubles tomber comme la foudre de Clio Barnard avec Joe Cole, Anthony Boyle, Lola Petticrew…, date de sortie dans les salles françaises encore inconnue

