Dora : Une jeune femme en son nom

La cinéaste coréenne Jeong Joo-ri, plus connue sous son pseudonyme July Jung, fait partie de ces cinéastes asiatiques que le Festival de Cannes a pris sous son aile au cours de la dernière décennie, et restés jusqu’ici dans l’antichambre de la compétition officielle. En 2014, on découvrait cette réalisatrice au style singulier avec A Girl at my Door, suivi il y a quatre ans du brillant drame social About Kim Sohee (connu aussi sous son titre anglais Next Sohee), tous deux portés par l’une des actrices coréennes les plus connues au monde, Bae Doona. Ces deux premiers longs-métrages, en dépit de tons très différents, étaient marqués du même goût pour l’étude de personnages féminins solitaires, écrasés par la société patriarcale sud-coréenne. Son troisième film, Dora, présenté cette fois-ci à la Quinzaine des Cinéastes (après Un certain regard puis la Semaine de la Critique pour les deux précédents opus), suit le même sillon.

Ici cependant, July Jung part d’un matériau narratif de base bien identifié puisque Dora est une libre adaptation du cas Dora, l’un des cas d’étude les plus connus de la psychanalyse freudienne, évoqué dans le recueil des Cinq psychanalyses publié par Freud en 1935. Il y analysait à l’époque le cas d’une certaine Dora, pseudonyme d’une certaine Ida Bauer, devenu l’un des symboles du concept d’hystérie que Freud a contribué à façonner. July Jung choisit ici de conserver la plupart des dynamiques à l’œuvre dans le cas d’origine, mais de transposer l’histoire de Dora dans le monde contemporain. Dora (Kim Do-Yeon) est une adolescente atteinte d’un mal inconnu, qui provoque chez elle des poussées d’urticaires purulentes. Pour se ressourcer loin de l’agitation de Séoul, elle s’installe au bord de la mer avec ses parents. Elle y fait la connaissance de la famille voisine avec laquelle elle se lie d’amitié : elle devient le modèle du père, un peintre dépressif en panne d’inspiration depuis des années, s’occupe au quotidien des deux garçons de la famille, et finir par se rapprocher de la mère, une actrice japonaise ayant quitté son pays pour s’occuper de sa santé et de son jardin.

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Les événements relatés dans Dora sont assez proches dans leur déroulement de ceux du véritable cas Dora, mais la ressemblance s’arrête là. Car l’on comprend vite les raisons qui ont poussé July Jung, qui a commencé à lire l’intégrale de Freud à l’âge de 25 ans, à s’intéresser à ce cas en particulier. Ce Fragment d’une analyse d’hystérie, l’une des premières études freudiennes publiée en 1905, est aussi devenu au fil des décennies les plus controversées et l’une de celles qui cristallisent le plus les critiques de la psychanalyse, particulièrement au sein des intellectuelles féministes. Plus d’un siècle après sa conception, le concept d’hystérie a vu sa signification largement dévoyée et détournée dans le but de justifier la persistance de comportements patriarcaux.

Ce qui importe ici à July Jung, c’est de rendre sa parole à Dora, d’écouter enfin la souffrance d’une femme que personne n’a voulu écouter ni croire, pas même Freud. Dressant sa Dora en héroïne tragique, elle la présente surtout comme la victime toute désignée de tous les maux de la société libérale patriarcale, aussi bien dans la Corée actuelle que dans l’Autriche du début du XXe siècle. Jusqu’ici, l’histoire de Dora n’était connue que telle que vécue par les hommes, et racontée par des hommes. En se réappropriant l’histoire de Dora, July Jung aspire à faire d’elle non pas un simple agneau sacrificiel mais aussi une jeune femme de son temps, avec ses aspirations et ses désirs naissants. Son film est aussi par extension une évocation du refoulé de la très conservatrice société coréenne : c’est ainsi tout sauf un hasard que le film aborde notamment la question de l’homosexualité (un sujet qui avait valu à A Girl at My Door de perdre une part considérable de son financement), du métissage (un personnage du film est métis coréano-nigérian).

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Au prix de quelques longueurs dans l’installation de son dispositif narratif, Dora déploie son poison violent par petites touches, disloque plan après plan le fragile équilibre que l’adolescente semblait avoir trouvé loin du tumulte de la ville, et enserre méthodiquement son héroïne en l’étouffant inexorablement. Le film conserve cependant une empathie permanente envers Dora, dont on ne dévie jamais du point de vue : plus le film avance, plus la caméra s’approche d’elle, de sa silhouette paralysée et de son regard qui cherche en permanence celui d’un autre auquel se raccrocher. Son autre force est aussi d’être porté par un casting où brillent aussi bien les acteurs masculins dans toute la veulerie et la lâcheté de leurs caractères, que le tandem d’actrices formé par la jeune Kim Do-Yeon et par Sakura Andô (remarquée notamment dans les films récents de Kore-Eda et particulièrement sa Palme d’Or Une affaire de famille) dans leur portrait nuancé de féminités contrariées.

C’est aussi par son dénouement radical, dans lequel les femmes s’arrachent par la force de l’emprise des hommes pour trouver un espace à elles, et rien que pour elles, que le film de July Jung espère donner une justice à Dora et l’affranchir de la postérité douloureuse qui lui a été infligée. Imparfait mais radical, le film de July Jung est une œuvre de colère mais aussi de réconciliation, un jalon de plus dans une filmographie d’une cohérence thématique et stylistique remarquable.

Dora de July Jung avec Kim Do-Yeon, Sakura Andô, Song Sae-byeok, date de sortie en salles encore inconnue

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