Depuis sa révélation à la cinéphilie mondiale avec les succès critiques et publics d’À propos d’Elly et surtout Une séparation au tournant des années 2010, Asghar Farhadi a soufflé le chaud et le froid tout en rejoignant le cercle fermé des cinéastes iraniens ayant leur rond de serviette dans les plus grands festivals du monde. Lauréat du Grand Prix du Jury ex aequo en 2021 avec Un héros, le réalisateur a aussi commis quelques impairs avec des déceptions comme Everybody Knows, film d’ouverture de Cannes 2018 reçu plus que fraîchement. Comme ce dernier, Histoires parallèles voit le cinéaste iranien s’aventurer avec un casting international. Sauf qu’ici, le couple glamour formé par Javier Bardem et Penelope Cruz laisse place à un casting 100% made in France autour de quelques mastodontes du cinéma d’auteur hexagonal actuel : Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Catherine Deneuve, mais aussi Pierre Niney, qui s’aventure ici sur un terrain plus auteuriste que les blockbusters grand public dont il est devenu le porte-étendard.
Dès l’annonce de la sélection du film en compétition à Cannes cette année, une rumeur a commencé à sortir : le dixième long-métrage d’Asghar Farhadi serait en réalité le remake d’un des épisodes du Décalogue, la collection de téléfilms de Krzysztof Kieślowski inspirée par les 10 Commandements sortie en 1988 ; et serait le premier volet d’un nouveau Décalogue pensé par plusieurs cinéastes. Si la dernière partie de cette rumeur est encore à confirmer, la première, elle, est bien vraie : Histoires parallèles se pose comme une adaptation lointaine du sixième épisode du Décalogue, Tu ne seras pas luxurieux, retitré Brève histoire d’amour pour sa sortie en salles en version longue. Un épisode qui abordait la question du voyeurisme et de la convoitise, ici aussi au cœur du nouveau film de Farhadi.

Sylvie (Isabelle Huppert) est une romancière de renom à la santé déclinante. Pour l’accompagner, sa fille Laurence (India Hair), engage Adam (Adam Bessa), jeune SDF qui l’a aidé dans le métro. Pour l’écriture de son nouvel ouvrage, Sylvie espionne l’appartement de l’immeuble d’en face, un studio d’enregistrement de bruitages occupé par Nita (Virginie Efira), Nicolas (Vincent Cassel) et Théo (Pierre Niney). Au fur et à mesure, l’imagination débordante de Sylvie va commencer à confondre réalité et fiction, plongeant chaque personnage dans une fascination pour ce jeu de voyeurisme et une paranoïa générale qui va contaminer un par un les pions de ce jeu macabre…
On peut comprendre ce qui attire Farhadi dans ce sujet, lui-même confronté à une société iranienne reposant sur l’espionnage de masse et le contrôle par la paranoïa, comme l’illustrait remarquablement la Palme d’Or de l’an dernier, Un simple accident de Jafar Panahi. Sauf que Farhadi, on le comprend assez vite, préfère se rattacher au cadre très occidental du petit monde des grands boulevards parisiens en emmenant les prémisses kieslowskiennes de son film vers des horizons plus hitchcockiens. Hélas, le résultat montre rapidement les stigmates qui touchent trop souvent les films “délocalisés” de cinéastes.
Désincarné et poussif, le film de Farhadi vire à la catastrophe absolue pendant sa première heure et demie. Drama balourd et ampoulé, il est également desservi par un casting dans l’ensemble à côté de la plaque, qui en fait toujours un peu trop ou pas assez, comme si les acteurs eux-mêmes étaient incapables de savoir dans quelle direction ils étaient emmenés. Cassel ne joue rien, Huppert ne joue que cette version contemporaine d’Huppert qui ne semble destinée qu’à arracher les rires poseurs d’admiration forcée de la part des critiques américains trop contents de retrouver leur Zaza, Efira patauge dans un personnage condamné à une cruelle passivité, Adam Bessa passe complètement à côté de son personnage de copycat démiurge et prophète autoréalisateur… Et que dire du pauvre Pierre Niney, œil vitreux et mèche qui tombe, emblème du naufrage général de ce casting cinq étoiles à peine sauvé par le caméo rigolo de Catherine Deneuve, sans doute bien contente d’être pour pas plus de cinq petites minutes.

Pendant plus de la moitié du film, rien ne fonctionne. L’acuité cruelle de l’œil de Kieslowski se dilue dans un script médiocre et confus, sans rythme ni grâce. Il faut attendre la dernière heure de ce qui s’apparentait à un calvaire cinématographique pour que le cinéaste, comme prenant conscience de l’échec de son ambition, décidait d’accepter pleinement son film comme il est : un vaudeville bourgeois grotesque sur les insécurités et les jalousies de chacun. En rétrécissant son film, en choisissant d’enchâsser les voyeurismes les uns dans les autres, il parvient à sauver les meubles en faisant de son Histoires parallèles une farce de précieuses ridicules qui au moins a le mérite de nous faire rigoler. Rit-on cependant avec le film ou se rit-on de lui?
Tout cela ne sauvera malheureusement pas Histoires parallèles du titre de premier raté de la compétition 2026. Fraîchement accueilli dans l’ensemble par la presse cannoise, il inaugure également une série de films d’habitués cannois qui ont choisi de venir exercer leur art dans des décors ou avec une distribution occidentalisée : Hamaguchi s’est installé à Paris pour Soudain avec Virginie Efira, Marie Kreutzer s’est offert Catherine Deneuve et Léa Seydoux pour son Gentle Monster et même Na Hong-Jin a invité le couple Fassbender-Vikander dans son Hope. A l’heure où certains observateurs laissent entendre leur inquiétude à l’idée d’assister à une uniformisation de la sélection cannoise sur le long terme, Histoires parallèles va sans doute amener un peu de grain à moudre à certains de ces discours.
Histoires parallèles d’Asghar Farhadi avec Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel…, en salles depuis le 14 mai

