The Match : Diego, libre sur sa main

En dépit des efforts répétés de deux rédacteurs de Cinématraque, la rédaction de ce site est restée à notre grand regret totalement hermétique aux charmes de ce glorieux sport qu’est le football. Malheureusement pour le reste de la rédaction, il se trouve que les deux rédacteurs pro-ballon rond en question sont aussi par le fruit du hasard deux membres du contingent envoyé sur la Croisette cette année. Année de Coupe du Monde oblige, Cannes a offert cette année une belle tribune au plus beau sport du monde avec le basket-ball : outre La Bola Negra du tandem Ambrossi/Calvo en compétition (qui abordera les amours du grand écrivain Federico Garcia Lorca et du footballeur Rafael Rodriguez Rapun) et un documentaire consacré à Eric Cantona, la présentation à Cannes Première d’un autre documentaire, The Match, avait de quoi faire saliver ceux qui connaissent ce que veulent dire les mots Tiki-Taka, Gegenpressing et Trequartista.

Le Match en question, ce n’est bien entendu pas n’importe quel match. Ce film argentin (El Partido dans la langue de Lionel Messi), c’est l’un des matchs les plus iconiques de l’histoire du football : Argentine-Angleterre du 22 juin 1986. Même pas une finale de Coupe du Monde, seulement un “simple” quart de finale disputé dans la fournaise du stade Azteca de Mexico, qui accueillait déjà le Mondial 40 ans avant de l’accueillir à nouveau cet été aux côtés des Etats-Unis et du Canada. Sauf que ce quart de finale a été le théâtre de deux des buts les plus célèbres de l’Histoire, tous deux inscrits par le même homme, que dis-je, la même divinité des aficionados du ballon rond, des rues de Naples à la Bombonera de Buenos Aires : Diego Maradona. Le premier, sur un des plus grands actes de tricherie de l’histoire du sport, fut un but marqué de la main, devenu l’iconique “Main de Dieu”. Le deuxième, une chevauchée fulgurante à travers toute la défense anglaise, reste quant à lui aujourd’hui régulièrement cité comme l’un des plus beaux buts jamais inscrits sur un terrain.

Copyright : Industrio del Milagro

Sauf que cet Argentine-Angleterre fut un symbole à bien plus d’un titre. Nous sommes à l’été 1986, quatre ans après la guerre des Malouines qui opposa les deux pays sous fond de souveraineté sur les îles Malouines (ou îles Falkland), vestige de la colonisation britannique en Amérique du Sud et encore rattaché de nos jours à la couronne de Charles III. L’ambition des réalisateurs Juan Cabral et Santiago Franco est ainsi d’inscrire ce qui d’un œil profane ne semble être qu’un simple match de foot dans la contexte de plusieurs siècles d’histoire commune entre deux pays encore aujourd’hui en conflit latent. Et parce qu’en arrière-plan, le film recontextualise en permanence pourquoi le football ne serait jamais devenu ce qu’il est devenu si les marins britanniques ne l’avaient pas importé de son pays de naissance vers l’Argentine, où il est devenu une nouvelle religion comme dans tant d’autres pays.

The Match est le cas d’étude parfait de ce qui fait l’universalité du football, mais aussi de tous les enjeux politiques, sociétaux et humains qu’il charrie. A travers un va-et-vient permanent à travers l’Histoire, les réalisateurs parviennent à dresser une chronologie passionnante de tous les enjeux de ce match à destination de n’importe quel spectateur, y compris ceux qui exècrent ce “sport de beaufs payé des millions pour taper dans une balle”. Très attentif à sa forme (un peu trop attentif diront ses détracteurs), le film va même jusqu’à emprunter la rythmique temporelle du sport auquel il rend hommage : il dure 90 minutes montre en main, et par un symbole qui ne tient en rien du hasard, le coup de sifflet du début d’Argentine-Angleterre 1986 intervient à la 45ème minute du documentaire.

Pour les amateurs de ballon rond, The Match est aussi l’occasion d’entendre et de voir défiler quelques-uns des acteurs majeurs de cette rencontre d’exception : le sémillant Jorge Valdano, l’ailier virevoltant John Barnes, le gardien bourru Peter Shilton ou encore le toujours aussi classe et brillant Gary Lineker, buteur aussi impeccable sur les terrains qu’en dehors et narrateur officieux du documentaire. Il y a aussi en creux, les absents, dont la légende plane au-dessus du documentaire : les deux sélectionneurs Carlos Bilardo et Bobby Robson, et bien évidemment le génie Maradona lui-même, emporté par une vie d’excès en 2020 à l’âge de 60 ans. Loin d’être un simple panégyrique à la gloire du Pibe del Oro, le film parvient néanmoins à témoigner de l’emprise surnaturelle que Diego avait sur le jeu (John Barnes, remplaçant au coup d’envoi, dit dans le film que la seule chose qu’il avait fait sur la première mi-temps, c’était de regarder Maradona jouer) et comment chacun de ses buts n’était ni le fruit du hasard ni d’un simple miracle.

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Riche en anecdotes folles (Bilardo qui convainc l’un de ses joueurs de ne pas prendre sa retraite internationale en le rattrapant à un péage d’autoroute, les maillots custom réalisés pour les joueurs argentins à la va-vite la veille du match, l’histoire de la première photo à avoir prouvé que Maradona a bien marqué de la main…), The Match est d’une très grande érudition pour les amoureux de football sans jamais être barbant pour les néophytes. Ce passionnant documentaire, version deluxe des meilleurs épisodes de l’incroyable série de reportages d’ESPN 30 for 30, est aussi le témoignage d’une vision noble du documentaire sportif, parfois trop galvaudé ces dernières années par le sensationnalisme ou les intérêts publicitaires et de storytelling qu’ils amènent.

Focalisé sur le passé, The Match n’oublie pas non plus de regarder vers notre présent et notre futur. En rappelant le douloureux passé des Malouines, et notamment le très beau poème Juan López y Juan Ward qu’en avait tiré José Luis Borges, The Match évoque aussi le football comme acteur mais aussi victime de la géopolitique mondiale, et qu’un match est parfois plus, bien plus que du football. A quelques semaines d’une Coupe du Monde que Donald Trump veut ériger en modèle de soft power de l’Amérique MAGA (bien aidé par la servilité du lamentable patron de FIFA Gianni Infantino), et à laquelle on ne sait même pas si la sélection iranienne, qui a pourtant dûment gagné son billet sur les terrains, va pouvoir participer, l’espoir de paix qui anime The Match semble aujourd’hui de plus en plus lointain. D’autant plus que des Diego Maradona, on en croise pas un tous les quatre ans…

The Match de Juan Cabral et Santiago Franco avec Gary Lineker, Jorge Valdano, John Barnes…, date de sortie encore inconnue

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