Teenage Sex and Death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun : La jouissance vous va si bien

Teenage sex and death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun peut être pensé comme le miroir de I saw the TV Glow, tant le film en reprend les thématiques et une partie de la forme. Il en est le positif, car à la douleur insoutenable d’un film dévastateur et magnifique succède une œuvre euphorique, drôle, joyeuse et accomplie. Le film raconte l’histoire de Kris, une jeune réalisatrice prometteuse que l’on met aux commandes du remake de Camp Miasma, une vieille saga d’horreur déjà épuisée jusqu’à la moëlle et « problématique ». Lorsque l’on lit ce synopsis on peut être légitimement tenté de lever les yeux aux ciels : Quoi ? Encore un film d’horreur méta ? Sauf que, 30 ans après Scream, Jane Schoenbrun en propose la variation la plus intéressante et surprenante.

Il faut préciser que Kris est une personne queer, lesbienne et s’identifiant aussi aux pronoms they – comme on pouvait s’en douter venant de Schoenbrun, le film veut évoquer les thèmes queer. Teenage sex and death at Camp Miasma ne « wokifie » pourtant pas le genre du slasher car il l’embrasse au contraire dans tout ce qu’il a de problématique et réactionnaire afin de comprendre comment on peut se l’approprier. Et c’est en ça qu’il est absolument brillant. Dans I saw the TV Glow, la série dont était fan les protagonistes les avait enfermés dans le placard/la télé sans permettre une émancipation dans la réalité. Ici, les films Camp Miasma et la diégèse de Teenage sex and death […] s’imbriquent l’un dans l’autre au point où on est perdu·es sur ce qui est vrai (mais aussi que très vite on s’en fiche). Comme Jack Haven qui joue un·e tueur·euse aussi bien masculin que féminin, le film n’a que faire de son genre et que faire de ce qu’il montre. Car il renvoie surtout à l’absurdité de sa propre époque à vouloir réparer des œuvres qui n’ont pas à l’être et je pense que c’est ça que je préfère dans le film. Ses moqueries gentilles et son analyse des artistes issus de minorités qui s’acharnent à retravailler des œuvres terminées pour nourrir le cynisme hollywoodien font un peu du bien. Il rappelle que dans la grande machine des studios tout est fait pour tabler sur des nouveaux publics et les exploiter pour les jeter une fois que la tendance est ailleurs. Teenage sex and death […] se demande alors comment faire pour vivre avec ce qu’on a aimé, avec ce qui a créé nos éveils queer et comment négocier entre ce qu’ils renvoient de blessant et ce qui nous a plu ?

© Plan B

Le film jongle constamment entre le récit de Kris qui est partie retrouver Billie, la final girl du premier opus de Camp Miasma, et des images de ce premier film justement. Sa plus grande réussite est de faire du film dans le film un bon film. Il a sa dose de ringardises et en même temps on voit comme il a pu plaire, devenir objet de culte. En bon slasher traditionnel, le sexe y est important, et c’est lui la cause la mort et blablabla on la connaît cette rengaine. Jane Schoenbrun retravaille cette interprétation un peu à l’emporte pièce pour se placer du point de vue des femmes personnages et actrices et lier leur vécu à leur jeu. Les femmes qui ont joué celles qui ont « perdu leur virginité » ont probablement eu aussi cette expérience. Comment cela a marqué leur jeu, leur ressenti ? Il y a ainsi une séquence extrêmement touchante, qui renvoie au regard des femmes qui couchent pour la première fois et nous renvoie à nous même pour nous rappeler ce que l’on a ressenti. Peut-être l’une des rares fois où le terme female gaze pourrait être parfaitement juste. L’autre puissante réappropriation du film est lae méchant·e, une personne trans, ce qui est, les protagonistes le soulignent bien, transphobe. Lorsque Jane Schoenbrun décide de reprendre ce cliché compliqué, de l’assumer, le porter et en faire quelque chose à la fois de triste, poétique et jouissif dans le meurtre, le film atteint un sommet. L’usage du point de vue subjectif hérité d’Halloween est pour moi bouleversant – et en même temps hilarant car je n’ai pas précisé que le masque du·de la tueur·euse est celui d’une bouche de ventilation carrée. Ici, on comprend presque l’assassin, on jouit avec ellui de ses meurtres cathartiques tout en voyant la douleur qu’ils représentent.

Le terme jouir n’est ici pas utilisé au hasard car c’est la difficulté qui porte toute l’œuvre : l’incapacité à jouir. A jouir totalement des films que l’on a aimés plus jeune mais plus prosaïquement à jouir tout court. Impossible de ne pas trop en dire donc ne n’élaborerait pas plus. Simplement, le film part dans une direction que j’ai rarement vue sur notre rapport au corps et aussi sur notre bizarrerie. Il s’amuse beaucoup avec ça tout en étant subtilement émouvant, prenant très sérieusement cette quête du plaisir et ce trouble du désir. L’œuvre s’amuse constamment aussi dans sa mise en scène qui prend les couleurs du pastiche mais avec une grande ingéniosité. C’est souvent très beau, souvent très drôle et Jane Schoenbrun l’a dit en présentation : ielle ne s’est jamais autant amusé·e à faire un film. Cet amusement on se le prend généreusement et on voudrait que le film ne se termine jamais. Le « il n’est jamais trop tard » d’I saw the TV Glow c’est ce film. Il n’est jamais trop tard pour jouir, pour transitionner, pour s’amuser, pour expérimenter et pour assumer qui on est, même lorsque ce que l’on est c’est un peu bête ou cliché. C’est donc encore un grand film d’un·e très grand·e réalisateur·ice que je ne remercierais jamais assez d’être là et d’offrir son regard dans la peine ou la joie.

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