Nagui Notes (Quelques jours à Nagui) de Kōji Fukada : N’oubliez pas la mélancolie

Je me rappelle quand je suis tombée amoureuse du cinéma de Kōji Fukada. Je ne le connaissais pas et au hasard je m’étais laissée tenter par les deux parties Suis-moi je te fuis et Fuis-moi je te suis sorties en 2022. J’avais adoré sa manière de tourner en rond et surtout ses personnages si humains, si imparfaits, attachants, agaçants et vrais. Dans Love Life, je retrouvais ces portraits avec des adultes cassés, immatures, profondément tristes. Et enfin avec Love on trial, plutôt du côté de la jeunesse, j’ai vu que son empathie pouvait s’étendre partout. Quand j’ai appris qu’il était sélectionné à Cannes avec un nouveau film en plus en compétition pour la Queer Palm, je me suis dit que c’était lui qui me rendait son amour. Et comme il l’a bien rendu.

Dans Nagui Notes, Fukada dépouille encore plus son cinéma déjà bien pudique. Il y a moins de cruauté, moins de drame, moins de déchirement car tout s’est déjà passé ou est à venir. L’histoire est celle de Yuri qui arrive dans la ville de Nagui (le nom de la ville pas du célèbre tueur de chevaux) afin de poser pour Yoriko, son ex-belle-sœur dont elle vient de divorcer du frère. Si la relation entre les deux femmes est très importante dans le film, elle s’imbrique surtout dans l’histoire déjà en cours d’écriture d’une petite ville de campagne loin de Tokyo. Ainsi, on suit aussi en parallèle, les premiers émois homosexuels de deux adolescents, l’évolution d’un père veuf et on entend constamment la ville par le bruit de la base militaire proche ou par la radio qui diffuse un bulletin local. Tout est frappé par l’habitude dans ce décor. Il y a la même annonce à la même heure pour annoncer la même chose, les mêmes bruits de mortiers qui n’inquiètent plus personnes ; et cela se mêle à la routine de la sculpture qui se pense par étape déjà bien prédéfinies. En contraste, Yuri elle est ici car elle a décidé de briser sa routine. Son regard est celui de quelqu’un en quête de changement mais aussi celui d’une découverte de tout un monde rural.

Pour des choses si simples que la routine, l’artiste calme, ou le divorce sans déchirement d’un couple qui ne se parlait plus, Fukada choisit d’embrasser la mélancolie car il en a le temps. Sa mise en scène fixe capte tellement de gestes et regards qu’elle rend beau de façon naturel le quotidien. A l’extérieur il y a le chant omniprésent des oiseaux, parfois le soleil, parfois la pluie… Le film se veut si simple que même lorsque l’on croise un fantôme, c’est pour nous aider à étendre le linge. Évidemment, cette douceur cache beaucoup de choses. Yoriko est une femme lesbienne recluse dans son atelier qui est très heureuse de façon très amère. Son histoire pourtant visiblement sans drame dépeint le tabou et le fait de cacher son identité. Cela rentre en contraste avec les adolescents qui eux refusent le placard, de façon évidemment trop immature mais surtout trop touchante et compréhensible pour qu’on puisse la juger. Face à elle Yuri en femme de la capitale, qui a vécu à l’étranger et est une architecte réputée dissimule aussi tout un complexe, celui surtout d’une femme qui pense ne pas avoir, justement, d’histoire à elle. Le film se demande donc jusqu’à quand peut-on s’affirmer ? Le choc des générations qu’il met en place est sûrement la clé. L’amertume prend une dimension au-delà de l’intime avec la guerre omniprésente par la télé ou le son des canons qui abîment ce faux paradis.

Mais de manière plus candide, on ne verra pas plus belle déclaration d’amour dans cette sélection de Cannes 2026. Par un habile procédé, le réalisateur fait du cinéma une cachette secrète pour s’aimer, comme la sculpture permet aussi de montrer les nouveaux visages de ceux que l’on pense connaître. Comme les adolescents apprennent le dessin, ils doivent apprendre l’amour et même les adultes du film continuent cet apprentissage pour sortir de leur fantasme, de leur déni, de leur peur et préjugés. Fukada adoucit ainsi son cinéma et il ne le rend que plus profond.

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