Elu film du mois de janvier 2026 par la rédaction Cinématraque.
Tous les mois, Cinématraque vote et élit le film du mois selon la rédaction. En janvier, c’est le Hamnet de Chloe Zhao qui s’est retrouvé en tête malgré les protestations des fans de The Sound of Falling, mais c’est bien le jeu de la démocratie (que nous respectons à Cinématraque, contrairement à d’autres instances que je ne citerai pas par politesse/peur de me faire réveiller à 6h du matin par la police répressive du système politique français).
D’aucuns auront remarqué que le mois de janvier est terminé depuis un bon moment déjà, et que l’actualité va si vite qu’on a l’impression qu’il s’est déjà écoulé cinq années depuis que Paul Mescal et Jessie Buckley se sont aimés dans la campagne anglaise de Stratford-Upon-Haven. Mais finalement, est-ce qu’attendre la Saint Valentin pour parler d’un grand film d’amour n’est pas un joli symbole ? (La réponse est évidemment non, surtout que c’est une fête commerciale pourrie et qu’on est censé être des esprits libres ici, alors voilà on est à la mi-février pour publier l’article de janvier mais faut admettre que le quotidien est compliqué en ce moment…).
Bref. Voici quelques mots sur ce qui a fait que Hamnet a fait vibrer mon petit corazon sensible.

Il est souvent difficile, délicat, et hélas maladroit d’écrire sur un film qui fait pleurer. Pour poser des mots sur une réaction épidermique et lacrymale, il faut prendre du recul mais pas trop, de peur de rendre froidement (dés)honneur à un objet filmique qui mérite mieux. Commençons donc avec une certaine distance, en posant les cartes sur table. Hamnet est le quatrième long-métrage de Chloe Zhao, et l’adaptation d’un roman à succès de Maggie O’Farrell (qui co-signe le scénario également) qu’on pourrait sans jugement aucun appeler une fan fiction.
Ou, si le terme vous paraît péjoratif (mais il ne l’est pas), de la fiction spéculative. Car O’Farrell et Zhao s’appuient toutes deux sur des débats qui ont enflammés les spécialistes de William Shakespeare depuis que les études de lettres existent : et si l’on trouvait des traces du fils regretté Hamnet Shakespeare dans l’œuvre du barde ? Cette théorie s’appuie sur deux réalités factuellement intéressantes. Premièrement, le personnage qui a inspiré le héros de la pièce s’appelle Amleth sans H ; c’est donc Shakespeare qui aurait fait le choix de l’appeler Hamlet. Deuxièmement, ce prénom serait interchangeable avec Hamnet en Angleterre au 16ème siècle.
De ce point de départ naît donc une imagination, un fantasme qui n’a rien ou presque de biographique, et qui pourtant est une nouvelle histoire qui vient s’ajouter à la mystique déjà inimaginablement gigantesque qui entoure William Shakespeare. Toute personne ayant fait quelques études dans les humanités a probablement en partie conscience de l’importance du dramaturge dans la culture, mais celles et ceux qui l’ont vraiment travaillé savent que Shakespeare est un des piliers de toute la culture occidentale. Et de la langue anglaise. En plus de mériter sa réputation de génie absolu. Sur lequel il est paradoxalement compliqué de construire une histoire, que cela soit dans un roman ou un film.
Cela est d’autant plus étonnant pour Chloe Zhao qu’elle n’a justement pas grandi avec cette culture. Selon ses propres dires elle a eu beaucoup de mal à accepter le projet lorsqu’on l’a encouragé à se lancer dans cette adaptation, par peur de s’attaquer à un moment qu’elle ne comprend pas totalement, du fait d’une barrière de la langue qui lui a semblé insurmontable. A posteriori, peut-elle a-t-elle compris à quel point Hamnet s’inscrit organiquement dans son cinéma. Car la grande réussite du film est de se focaliser autant, voire davantage sur Agnes Hathaway, femme de Shakespeare, que sur le barde.

Troquant les grands espaces horizontaux pour une forêt verticale qui remplit le cadre, Chloe Zhao vient raconter des choses qu’on a souvent déjà vues ailleurs. Une femme connectée à la nature et au spirituel, à l’immatériel, qui s’oppose à un homme attiré par la ville et qui ne peut s’exprimer que par les mots qu’il couche sur le papier comme pour libérer son crâne d’une migraine interminable. Chacun a son propre langage émotionnel, sa propre connexion au spirituel transcendant, mais ils s’aiment comme on tombe en amour de l’inconnu ; mi-fasciné, mi-effrayé. Leur histoire d’ensorcèlement est suivie d’un terrible deuil, qui lui aussi n’est pas non plus le récit le plus original qui soit mais qui déjà commence à poser quelques éléments qui font du film une réussite, en s’appuyant justement sur ce déjà-vu. Comment expliquer ça clairement ?
Disons que lorsque Shakespeare écrit ses histoires, il n’invente rien et s’inspire d’autres récits populaires de son époque. Il inscrit son verbe dans un certain continuum. De la même manière, Chloe Zhao inscrit Shakespeare dans son film pas pour y faire référence pour le simple plaisir de le faire, mais pour parler convoquer la mystique de son art. Si William est longtemps absent, c’est parce que Chloe Zhao est une cinéaste de la solitude, qui aime raconter ce qui a été perdu. Si elle convoque l’image de la mort de Roméo et Juliette lorsque les jumeaux trompent la mort dans leur lit, c’est pour mieux raconter le lien d’âme dépassant l’entendement qui relie les frères et les sœurs.
Surtout, chaque élément mis en place durant le long-métrage sert à son final magistral, qui prend place dans le fameux Globe Theater de William Shakespeare. Ce n’est qu’alors qu’on comprend que les ingrédients pouvaient être certes intéressants en eux-mêmes lors de la préparation, mais que ce n’est que le résultat de la recette qui aura véritablement la capacité de nous transporter. Arrêtez-vous ici si vous n’avez pas vu le film, bien entendu.

Agnès donc, en veut à son mari William de fuir le deuil de leur fils. Elle qui a vu le trou dans la nature sait que chaque chose y retourne, mais comment réussir à gérer tout cela dans la solitude ? Elle débarque à Londres lorsqu’elle apprend que son mari va jouer une pièce appelée Hamlet, et pense qu’il va pervertir l’histoire de leur fils et l’offrir au monde alors qu’il n’appartient qu’à elle. Ce qui se passe ensuite dans le théâtre relève de la transcendance pure. C’est une sorte d’excuse, une explication d’un homme qui dit à sa femme : j’ai besoin de faire mon deuil autrement. Toi par la nature, moi par les mots. En cela, le texte connu et célébré de Hamlet m’apparaît dans le récit comme il ne m’est jamais apparu, c’est-à-dire non pas pour ce qu’il est mais pour un soutien à l’histoire fictionnel de William et Agnes. Ce moment de cinéma qui rassemble poésie, musique, théâtre et cinéma est un dialogue d’une beauté déchirante.
On en revient à ce problème initial. Comment réussir à parler de quelque chose qui fait pleurer, qui tord le cœur et l’enveloppe dans des épines ? Dire que Jessie Buckley est formidable, que les frères Jacobi et Noah Jupe (Hamnet et Hamlet respectivement) sont de vraies révélations, que le film est formellement magnifique, paraît si futile. Tout est vrai mais cela n’explique pas pourquoi lorsqu’Agnes attrape la main de son « fils » sur scène, je pleure comme une madeleine. Peut-être est-ce que Chloe Zhao revient à la purgation des passions, la catharsis inhérente à la tragédie théâtrale. Peut-être est-ce que par sa mise en scène elle met sur un pied d’égalité l’expérience de la performance et celle du public. Peut-être est-ce simplement parce qu’on regarde une mère comprendre le père de son enfant et accompagner son deuil.
Le truc marrant avec le cinéma, c’est qu’une caméra ne peut que montrer ce que l’on désire montrer. Pourtant, par je ne sais quelle sorcellerie, il lui arrive parfois de réussir à convoquer les esprits et faire exister une réalité qui n’est vécue que par nous. Un monde entier qui existe entre l’écran de cinéma et notre regard de spectateur. Comment pourrais-je alors expliquer le monde que j’ai aperçu ici à d’autres ? Ce serait comme demander à Agnes d’expliquer ce qu’elle a vu dans la pièce Hamlet : elle pourrait essayer de mettre des mots dessus, mais ce ne sera jamais suffisant. Aussi j’arrête ici cet aveu d’échec, sans honte mais avec encore plus d’amour pour le film de Chloe Zhao. Dans mon incapacité à expliquer réellement ce que je ressens, je le vois grandir en moi.
Hamnet, un film de Chloe Zhao, avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Jacobi Jupe, Noah Jupe, Joe Alwyn, au cinéma en janvier 2026.

