Alors vous allez probablement me dire que « c’est une histoire vraie, gros », quand je vais me mettre, tout rouge, à dérouler mon argumentaire un tantinet vénère, mais je tiens tout de suite à dégoupiller le truc : je m’en balance. Si tu penses que ta vie vaut un film, alors fais un documentaire et nous casse pas les pieds avec des effets de fiction.
L’histoire de Paul Marquet débute par des coups de marteau dans un mur en Placo®. Toujours aussi signifiante (quoique dévêtue ici d’une bonne partie de la fantaisie qui fait selon moi le sel de ses autres films), la caméra de Valérie Donzelli nous prévient ainsi : on est face à un zozo qui va faire péter les barrières, et au burin s’il vous plaît (mais bon, juste du Placo® quand même). Paul observe sa collection de boitiers photo avec nostalgie, et sa voix-off de nous expliquer que si le photographe qu’il a été a bien gagné sa vie, il a dorénavant perdu le sens du métier, et l’heure est venue pour lui de se lancer à corps perdu dans l’écriture.
Paul a 42 ans, donc en gros, je suis tenté de vous dire que dans un film comme j’aime, on comprendrait que Paul ferait en fait sa crise de la quarantaine, et sa nouvelle activité serait un échec parce qu’il y serait nul ; ça ferait de bons gags, et on se dirait qu’on mettrait Franck Dubosc dans le rôle principal. Ce serait « rigolo et tendre, mais bien conscient d’une réalité politique » (TT pour Télérama).
TRIPLE-T
Ah non, là c’est du film d’auteur qui vise le fameux triple-T, donc on va plutôt faire entamer au héros avec quelques années de retard au décollage un questionnement anticapitaliste : à quoi bon travailler si ça ne me plaît pas, sinon à gagner quelques pépètes pour m’acheter des boitiers Leica (revends, gros, tu mettras la daronne à l’abri) qui finissent par prendre la poussière, à satisfaire mes parents et à construire un schéma de vie qui les rassurera ?
Coup de pot, Paul écrit bien. Il a déjà publié trois romans chez Gallimard, mais ça se vend peu. L’éditrice reste un peu sur sa faim quant aux chiffres, et lui peine à boucler ses fins de mois. Mais autre coup de pot, une fois que la charge du loyer pèse un peu trop sur ses maigres finances, Paul se voit prêter un studio par une amie de son père (ou sa tante, je sais plus, mais c’est pas ma faute : y a beaucoup d’informations quand même, pour noyer le poisson de l’entre-soi). Paul vit donc à Paname sans loyer, et se démerde pour joindre les deux bouts, à coups de petits boulots un peu ingrats, parce que oui, Paul a un autre coup de bol, il sait bricoler – et en plus il ne rechigne pas à la tâche, contrairement à moi et ma tringle à rideau dans son emballage, qui évitons soigneusement de nous croiser du regard depuis trois mois.
Alors Paul débouche des chiottes (mais vous inquiétez pas, mes Téléramazouzes sûrs, on voit pas de caca dans le film), tond des pelouses au sécateur, défait des mezzanines et j’en passe, pour une vingtaine d’euros à chaque fois, qui viennent s’ajouter à ses faibles droits d’auteur glanés chaque mois. Bref, Paul est en galère, mais il se démerde. Coup de pot, quand Paul se coince le dos en portant un truc lourd, il a tranquillou direct un rendez-vous chez un médecin qui le tutoie et le soigne. L’enjeu de la scène est ensuite de faire dire au médecin que Paul va devoir « se reposer », et Paul de dire qu’il doit bien « travailler », pour gagner sa vie.
Tous les skills Fortnite
Moi, la scène du médecin elle me fait péter un câble, un peu la goutte d’eau qui fait déborder mon vase, après mes acceptations des 764 coups de pot précédents pour le malheureux héros, parce qu’elle ne se questionne jamais au-delà de son enjeu d’avancée scénaristique. Le « presque à la rue » Paul, il a un rendez-vous chez un médecin qui le tutoie, en claquant des doigts. Il a un appart à Paname, il a son papa pour l’aider, la voiture de sa tante, ses enfants qui réussissent : le mec a tous les skills Fortnite et décide de jouer une partie de la main gauche, et nous faudrait qu’on salue le geste, voire qu’on le plaigne. Il y a une confusion bien pratique dans le propos : la question ne devrait pas être de savoir si Paul va tomber dans la précarité ou non : Paul est un homme citadin cultivé, d’une quarantaine d’année, en bonne santé. Spoiler : il va se relever. Pourtant, tout l’enjeu du film semble être de raconter combien sa chute est longue et douloureuse ; rendez-vous compte, Paul doit, dit-il, compter les feuilles de PQ qu’il utilise (putain de sic). Paul a des boitiers Leica, un appart à Paris, se démerde comme il peut entre petits boulots et droits d’auteurs, mais il compte surtout les feuilles de PQ.
Ça n’est pas un film qui dépeint la pauvreté, c’est un film qui la fantasme, la rend exotique. On est dans un épisode de Vis ma vie de pauvre.
À ce reproche, mal formulé par la frangine de Paul lors d’un dîner à trois avec leur père, Paul lui rétorque qu’alors-c’est-quoi-selon-toi-être-pauvre. Franchement débilos, ladite frangine réplique avec un argument idiot à base de Comoriens, qu’elle a croisés lors d’un voyage : la vraie pauvreté, dit-elle. Forcément, on a envie de dès lors la détester, de lui reprocher les mêmes choses qu’au film mais en fois 1000, et Paul lui répond très justement qu’il y a 11 millions de personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté en France. Bien pratique, la ligne de dialogue, mais ça n’est pas parce qu’elle vient dégoupiller un argumentaire tout pété que celui de son auteur ne l’est pas moins.
Paul en fait probablement partie, à l’instant-T, en effet, des gens en-dessous du seuil de pauvreté, et c’est en effet dramatique qu’une remise en question professionnelle soit si peu facile. Mais Paul, et jamais le film ne le dit, a fait ce choix parce qu’il le lui a été permis. Parce que Paul est cultivé, parce que Paul sait écrire pour plaire aux éditeurs, parce que Paul a des contacts avec des éditeurs.
Si le capital économique de Paul est nous dit-on au plus mal, son capital intellectuel se porte bien. Et Paul étant né au bon endroit, il trouvera toujours, tant un logement à se voir prêter, qu’un éditeur à rencontrer ou qu’une bagnole à conduire. Vous me direz que c’est aussi un questionnement sur le métier d’auteur et sa précarité, je vous répondrais que oui, sûrement, mais que ceux qui quittent tout pour tenter l’aventure de l’écriture, ce sont des gens qui déjà peuvent s’autoriser à le rêver. Que Paul questionne le sens de son boulot et décide de réenchanter celui-ci, c’est un axe intéressant. Mais que celui-ci se déroule sans que jamais ne soient interrogés les mécanismes qui le lui permettent, c’est un oubli un peu facile. Dans son chemin de croix, on ne le verra par exemple pas chercher un éditeur, ce qui serait le souci principal de quiconque choisit de tout quitter pour se mettre à l’écriture. Non, Paul, on le découvre tandis qu’il a déjà publié à trois reprises chez Gallimard. Sur l’échelle du galérien ultime, et quelle que soit la noirceur que tente de donner le film au quotidien de notre héros, vous comprendrez qu’en réalité on n’est pas bien haut.
Le système piraté ?
À la question « que cherche Paul ? », le film semble en revanche répondre assez honnêtement deux choses qui m’intéressent, et ainsi s’en aller quérir son principal mérite : la cohérence. D’abord, Paul cherche la fierté des siens. On comprend à plusieurs reprises que ce qu’il veut, c’est être lu, c’est plaire. C’est d’ailleurs, ce qui donne lieu à un moment-clé du film, lorsque son fils l’appelle à la sortie de son livre pour le féliciter. Paul lâche une larme, se dit « heureux ». Le spectateur lui aussi est invité à verser sa larme, pour saluer le courage de cet homme qui a tout quitté et se voit félicité par son gamin. Jamais ne sera esquissée l’hypothèse selon laquelle tout ceci serait assez pathétique.
Mais on comprend surtout que Paul cherche un sujet pour son « grand livre ». Et que les péripéties qu’il s’autorise ont vocation à finir couchées sur le papier. Le temps d’un dialogue, le personnage de son ex-femme lui demande de ne plus jamais parler d’elle dans ses livres. L’on comprend ainsi que Paul n’a pas de scrupule à s’approprier les histoires des autres. Et c’est dans ce volet méta-ci (là, on peut revenir au fait que c’est une histoire vraie) que le film devient soudainement intéressant. En s’imaginant vivre comme un pauvre, Paul écrit enfin son chef-d’œuvre. En chourant le travail d’un plus pauvre, Paul peut le raconter à ses très cultivés lecteurs et à son gamin. En exotisant la pauvreté, en se fantasmant dominé par une épée de Damoclès qui n’est en réalité pointée que sur la tête de ses collègues de petites missions, il fait plaisir à son éditrice.
Paul n’a piraté ni dénoncé aucun système, pas plus que le film n’est parvenu à dénoncer quelque précarité des artistes ; tous deux s’en sont goulûment nourris.
À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli, en salles depuis le 4 février 2026. 1h30. Avec Bastien Bouillon non péroxydé, Virginie Ledoyen…

