L’œuf de l’ange : éclore et clore

©eurozoom

Nous sommes en 1985. Le Studio Deen, qui produit des séries et des films d’animation au Japon, vient de sortir des œuvres dérivées de sa série phare, Urusei Yatsura, qui parle d’une extraterrestre super sexy qui débarque sur terre et s’entiche d’un garçon. Au studio, on planche également sur des productions Ranma 1/2, d’ailleurs adaptées de la même mangaka Rumiko Takahashi, donc des comédies légères, qui mêlent un peu d’action, un peu de romance, avec beaucoup de comédie.

Les deux premiers films adaptés de Urusei Yatsura sont confiés à un réalisateur de la maison qui semble avoir beaucoup de talent… Un certain Mamoru Oshii. Le premier long-métrage est une adaptation plutôt classique, fidèle à l’esprit gentiment aguicheur et léger de la création de Rumiko Takahashi. Le second en revanche, commence déjà à repousser les limites du canevas qu’on lui a imposé. Soudain, on se retrouve avec des boucles temporelles, une ville rêvée totalement désertique et apocalyptique, des illusions fantasmées dans des miroirs.

Mamoru Oshii se fait la main. Car l’année d’après, il balance un énorme pavé dans la mare du Studio Deen : L’oeuf de l’ange, une OAV (en gros un film mais pensé pour le marché vidéo, ce qui permet une plus grande liberté dans les thématiques et les esthétiques choisies, à moindre coût et avec des équipes réduites) qui changera à jamais la vision que ce font les cinéphiles de Mamoru Oshii.

Même dans le contexte de la production d’OAV, le projet se démarque par son audace singulière. Très expérimental dans sa narration comme dans son récit, on y suit le parcours d’une jeune fille très pâle qui protège un œuf à travers une ville fantomatique gigantesque. Elle y croise un soldat, qui l’accompagne dans son périple qui ressemble, encore une fois, à une boucle. Rien n’est expliqué, tout est laissé libre à l’interprétation et la forme si particulière du film appelle justement à fantasmer l’image.

En effet, L’oeuf de l’ange est particulièrement lent. Au point qu’il en devient à la fois écrasant et extrêmement léger, comme si le monde effrayant, glauque et vide qu’il dépeint avait le poids d’un rêve. Les décors du film, de cette ville qui semble à la fois familière et inconnue, sont le fruit d’une collaboration entre Mamoru Oshii et l’artiste Yoshitaka Amano, autant connu pour son art de musée que pour ses planches ahurissantes composées pour l’animation japonaise (Vampire Hunter D, Time Bokan, Lily C.A.T, même Final Fantasy). Oshii est loin d’être le seul à avoir utilisé les possibilités et les limitations inhérentes au format de l’OAV pour filmer des cités de tailles bibliques quasi désertes ; on peut aussi penser à celles de Yoshiaki Kawajiri pour Wicked City et Demon City Shinjuku… Mais le travail de Mamoru Oshii et de Yoshitaka Amano est encore au dessus.

A la lenteur de l’animation et du montage se substituent donc des enchaînements de tableaux dantesques, dans tous les sens du terme, pour la représentation d’une ville qui est autant un monde qu’un vaisseau spatial, ou même qu’un univers et son espace temps tout entier. Comme le dit à un moment le soldat qui accompagne la jeune fille, on a l’impression de regarder l’ombre d’un monde qui n’a pas encore totalement disparu. A ce titre, une des plus belles séquences du film concerne une subite et inattendue pêche au cœlacanthe géant, mais dont la présence n’est rien d’autre qu’un songe qui se meut sur les murs bleus et sombres de la cité fantôme. Par moment, on a l’impression de regarder ce qui resterait de la Terre après le départ de l’arche de Noé. A d’autres instants, on voit l’influence nette du film Stalker de Tarkovski, une influence assumée et revendiquée par le réalisateur, tout comme on retrouve dans le parcours sombre et froid de la jeune fille des esthétiques d’un Giger ne renierai certainement pas. La musique du compositeur Yoshihiro Kanno vient sublimer le tout de dissonances majoritairement discrètes mais qu’il paraît impossible de détacher de l’image tant elle se marie bien avec toutes les contradictions et les mystères que l’on tente de percer en regardant L’oeuf de l’ange.

A l’époque où le film sort au Japon, en France la culture hégémonique en est à parler de japoniaiseries pour ce qui touche à l’animation nippone. Il aura fallu d’autres immenses succès plus tardifs, comme Ghost in the Shell ou Patlabor, pour que 40 ans plus tard Mamoru Oshii et ce qui est à comprendre comme son oeuvre matricielle soient enfin considérés à sa juste valeur et soit diffusés dans la sélection patrimoine du festival de Cannes. Depuis, on a pu voir son influence dans la philosophie géographique des jeux de From Software (Dark Souls, Elden Ring, Bloodborne) ou dans la mystique de Berserk. Même tout récemment, on retrouve dans la ville Lumière du jeu vidéo Clair Obscur une place qui ressemble à s’y méprendre à l’un des nombreux lieux de la cité tentaculaire de L’oeuf de l’ange. Aujourd’hui, on sait ce que certains cinéphiles avaient compris depuis 1985, voire 1984 pour ceux qui avaient vu le deuxième volet de Urusei Yatsura : il n’y a pas beaucoup de places à la table des grands, mais Mamoru Oshii y est installé depuis bien longtemps.

L'Œuf de l'ange (1985) | MUBI

L’oeuf de l’ange, un film de Mamoru Oshii, sorti en 1985 et pour la première fois au cinéma en France le 3 décembre 2025

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