Nous avons le plaisir d’inviter la célèbre et estimée WongKarWaifu sur notre site pour des chroniques du FFCP édition 2025. Enjoy !
Pas de pitié pour les churros
Comme à son habitude, le Festival du Film Coréen à Paris (FFCP) a fait salle comble hier soir pour la cérémonie d’ouverture de sa vingtième édition. Avant même que le premier film ne soit projeté, plusieurs intervenant·es se sont succédé sur la scène de la grande salle du cinéma Publicis pour remercier le public de sa fidélité et féliciter les nombreux·ses bénévoles, alors que les travées résonnaient de tonnerres d’applaudissements. Parmi eux, le programmateur vedette David Tredler, qui accompagne l’événement depuis de nombreuses années, paraissait manifestement ému. Il a notamment évoqué les débuts du festival, d’une modestie toute relative, au Reflet Médicis du quartier latin de la capitale en 2006. Que de chemin parcouru : jusqu’à intégrer la programmation annuelle de l’ultime salle de la plus belle avenue du monde en 2013, pour ne plus jamais la quitter.
Au terme de longs discours chargés d’émotion, le cinéaste Pil Gam-seong est monté sur scène pour présenter l’objet de toutes les convoitises, la star de la soirée, le film d’ouverture du festival : My Daughter is a Zombie. Vingt ans plus tôt, il arpentait les Champs-Elysées et levait les yeux vers l’affiche du film 21 grammes d’Alejandro González Iñárritu, sur la façade du Publicis. Voilà qu’en octobre 2025, c’est le film qu’il a écrit et réalisé lui-même qui s’apprête à régaler le public de la prestigieuse salle de cinéma. « My Daughter is a Zombie, c’est un film de zombie pas comme les autres.” De l’aveu même de son réalisateur, c’est un film de zombie qui ne fait pas peur et invite à la réflexion sur les relations interpersonnelles. Ça tombe bien, ici on aime pleurer dans un fauteuil en cuir.
Imaginez : la mort rôde à Séoul. Un virus se répand et les infecté·es deviennent violent·es. Des scènes apocalyptiques se succèdent, entre morsures mortelles, accidents de voiture et vitres brisées*. Au cœur de cet enfer, un père et sa fille de quinze ans tentent d’échapper à la horde de créatures aux yeux révulsés qui n’attendent que de pouvoir mettre la dent sur leur matière grise. On arrive au moment du film où la fille se fait mordre et où le père, dans un dernier élan de désespoir, est contraint d’abattre son enfant, la chair de sa ch- et en fait non. Non. Et si, plutôt que d’assassiner froidement sa fille, ce parent décidait pour une fois que la zombification est une maladie comme une autre et qu’on peut la traiter ? Voilà le point de départ de My Daughter is a Zombie.

Bien évidemment, le gouvernement sud-coréen, dont Bong Joon-ho n’a cessé de nous montrer la morgue fascisante, ne l’entend pas de cette oreille, et incite les citoyen·nes à éliminer les zombies pour contenir l’épidémie. Qu’à cela ne tienne : notre héros, Jung-hwan, va se réfugier avec sa fille au teint grisâtre, Soo-ah, dans le petit village côtier d’Eunbong-ri. Là, loin des sirènes hurlantes de la ville et des tueurs de zombies zélés, vit la grand-mère de Soo-ah, la pétillante Bam-soon. Avec l’aide d’ami·es de la famille, tout ce petit monde va tenter l’impossible : rendre ses souvenirs à Soo-ah pour qu’elle redevienne elle-même. Elle n’est pas un zombie, elle est malade et elle a besoin d’aide.
My Daughter is a Zombie a tout de la comédie sud-coréenne bon marché : de la mise en scène plan-plan aux gags télévisuels en passant par le surjeu constant d’interprètes rompu·es à l’exercice. Cependant, le film évite sans trop de mal les écueils du genre et regorge de bonnes idées, à commencer par Miaou-miaou, le chat de la famille : un personnage à part entière dont la présence à l’écran ajoute une surcouche de drôlerie bienvenue dans le quotidien par ailleurs tragique de Jung-hwan et Soo-ah.
Mais ce qui fait de ce film un objet intéressant, et qui a probablement contribué à son immense succès en Corée du Sud, c’est une volonté de raconter une véritable histoire malgré ces oripeaux de comédie horrifique sans prétention. Pour raviver les souvenirs derrière les yeux vides de sa fille, Jung-hwan va lui faire écouter de la musique, lui proposer de la nourriture et l’emmener à la plage. À l’effroi de voir Soo-ah quitter le monde des vivants succède l’émerveillement d’un papa qui redécouvre son enfant. Bam-soon cuisine pour sa petite-fille et la laisse se reposer dans sa cabane de jardin. En filigrane, on devine une adolescente, auparavant zombifiée par la nonchalance de l’âge ingrat, qui tombe en régression et redécouvre les plaisirs simples de sa petite enfance, à commencer par la danse. Cette dernière occupe une place importante dans l’identité de Soo-ah et contribue grandement à lui rappeler qui elle est, au même titre que les churros qu’elle engloutit à la fête foraine.
Pendant ce temps, des forces contraires tentent de soustraire la jeune fille à sa famille, sur fond de sanisme et de maintien de l’ordre dans un petit village dont les ancien·nes s’enorgueillissent de n’avoir jamais compté d’infecté·es parmi elleux. Si les fusils automatiques des militaires ont remplacé les fourches et les torches des miliciens, on comprend bien sûr la parabole du gentil monstre, celle qui a notamment fait le succès de E.T. l’extraterrestre il y a plus de quarante ans. Ce n’est pas Soo-ah qui crée de l’insécurité pour les personnages, ce sont les gens qui veulent l’éliminer parce qu’elle leur fait peur.

Malgré un deus ex machina un peu inévitable, le film est par moments très émouvant et réussit à trouver le point d’équilibre entre drame et comédie. Au-delà du cabotinage inhérent au genre, la distribution talentueuse ajoute une touche de sincérité au tout, notamment grâce à l’inénarrable Lee Jung-eun, qui interprète la grand-mère. C’est un film touchant, plein d’humanité, à la musique savoureuse, et l’arrivée de la grippe saisonnière ne saurait expliquer tous ces reniflements lors de la séance.
Et si la fournaise accablante de la salle n’était pas tant due à l’affluence d’un public aux abois qu’à la chaleur humaine qui irradiait du cœur de chacun·e ? Moi j’ai ma petite idée, et je pense que My Daughter is a Zombie n’y est pas étranger. Ou peut-être que c’était simplement la bouille toute mignonne de Cho Jung-seok, qui sait ?
Quoiqu’il en soit, cette vingtième édition du FFCP s’annonce passionnante.
*Condoléances aux familles des vitrines.
My Daughter is a Zombie, un film de Pil Gam-Seong, avec Cho Jung-seok. Projeté au FFCP 2025

