Festival du Nouveau Cinéma de Montréal : fin du récap !

La 54e édition du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal a refermé ses portes il y a quelques jours, mais il nous reste encore quelques films à aborder dans notre récap ! Au programme : une romance gay et BDSM, un documentaire sur les vidéostores, Jim Jarmusch qui filme des repas de familles chiants et le grand retour de Guillermo del Toro avec Frankenstein

Pillion de Harry Lighton

Pillion vaut le coup d’œil ne serait-ce que pour détenir le couple le plus improbable du cinéma depuis… je sais pas combien de temps ? Du genre, à quel moment est-ce que je me serais attendu à voir une relation domi/soumis cadenas mêlée entre Alexander Skarsgård et Harry Melling, aka le vilain cousin Dudley dans Harry Potter (l’occasion de rappeler ici qu’on emmerde profondément celle dont on ne doit pas prononcer le nom) ? Vraiment jamais. Puis t’as des gars comme Harry Lighton qui débarquent et qui te font ça comme premier long métrage, et qui s’en tirent avec un prix du scénario au Festival de Cannes. Comme quoi il faut croire en ses rêves et accomplir ses fantasmes.

Blagues à part, Pillion est l’occasion d’offrir un regard neuf sur tout un genre de relations et de pratiques sexuelles présents dans l’inconscient collectif à travers bon nombre de préjugés : le cuir, de la douleur ou une violence parfois extrême, ou une saga littéraire et des films de merde comme Fifty Shades. Il y a quelque chose de fascinant à observer Colin (Harry Melling), anxieux chronique et introverti, trouver enfin un sentiment d’appartenance à travers son lien avec Ray (Alexander Skarsgård), également leader d’un groupe de motards queer.

Harry Lighton joue essentiellement avec la transformation physique de son personnage, prêt à tout pour être accepté : cheveux rasés, cadenas porté en permanence, tenues choisies… Plus le temps passe, et plus il s’éloigne de sa sphère familiale. La caméra vient sublimer les moments de rapprochement et de contact entre les corps de Colin et Ray. Lors de leurs ébats, bien sûr, mais aussi pendant des moments plus anodins, comme lorsque Colin se serre contre Ray en moto – le cuir de leurs combinaisons qui se frotte. L’acceptation et le consentement sont au cœur du récit et de la mise en scène, ce qui permet à Pillion de s’émanciper des clichés évoqués précédemment. Le seul regret, sans spoiler davantage, c’est de voir Pillion sombrer dans un certain pessimisme, à l’instar de beaucoup de films queer européens. Malgré tout, quel premier film !

Videoheaven d’Alex Ross Perry

Un documentaire de presque trois heures sur l’histoire des vidéostores américains et de leur héritage dans la culture populaire : sur le papier, Videoheaven avait tout pour être intéressant. Puis quand j’ai vu que c’était réalisé par Alex Ross Perry, on m’a souhaité dans la rédaction de Cinématraque que son documentaire soit meilleur que ses fictions (que je ne connais pas). Je l’espérais pour lui aussi, surtout quand le gars dit y avoir travaillé depuis plus de dix ans.

Spoiler alert : Videoheaven a vraiment tout d’une dissertation de filmbro qui aurait simplement pu se retrouver sur YouTube. Et pour le côté factuel, on se contentera de deux ou trois dates historiques (l’arrivée du DVD) et de statistiques sur le nombre de magnétoscopes détenus par les américains. Pour le reste, on part sur de longues, très longues analyses sur la façon dont les vidéoclubs sont représentés au cinéma et à la télévision.

Par exemple, pratiquement trente à quarante minutes sur les videoclerks, aka les employés d’un vidéo club, qui sont toujours représentés comme de gros losers mal-aimables, alors qu’ils détiennent un incroyable savoir sur le cinéma, voyons. Les mêmes arguments finissent rapidement par tourner en boucle jusqu’à susciter l’exaspération : croyez-en ma voisin de siège, qui riait nerveusement à la fin de chaque tirade lyrique, comme celle sur Je suis une légende où Will Smith vient chercher du réel dans un vidéostore qui a fermé quelques mois après le tournage du film, ce qui donne à cette scène un aspect prophétique de la mort qui tue. Et avec sa voix-off permanente, on a juste envie de crever. Mais bon, c’est Maya Hawke, donc ça doit compenser un peu l’analyse de filmbro, j’imagine.

Edinburgh nightclub meme: What was being said
Ressenti des trois heures de film

Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch

Je l’évoquais brièvement dans la précédente partie de ce récap : Father Mother Sister Brother a remporté le Lion d’Or à Venise alors que tout le monde pensait que le prix reviendrait à Kaouther Ben Hania et La voix de Hind Rajab. On a donc filé ce prix à Jim Jarmusch et ses trois retrouvailles familiales relativement cheloues : celle entre un père (Tom Waits) et ses deux enfants (Adam Driver et Mayim Bialik) dans le fin-fond de l’Amérique, une mère (Charlotte Rampling) et ses deux filles (Cate Blanchett et Vicky Krieps) dans une petite ville britannique et de deux jumeaux (Indya Moore et Luka Sabbat) dans l’appartement parisien de leurs parents disparus.

Trois histoires qui n’ont pas grand chose à voir, mais qui ont tout en commun, à commencer par une étrange obsession de Jim Jarmusch pour des skaters au ralenti au beau milieu de la route. Mais aussi pour une structure quasiment identique pour les trois segments, comme si chaque retrouvaille familiale se voyait contrainte de suivre les mêmes codes. À commencer par une certaine appréhension, ou la non-envie d’être là, qui atteint son point culminant dans le deuxième segment cent pour cent féminin. Le personnage de Charlotte Rampling invite régulièrement ses filles à l’heure du thé : un rituel ultra-rigide souligné par la mise en scène basée sur les jeux de symétrie, les placements des personnages, mais aussi des objets. Et il suffit d’un rien pour que toute cette mise en scène soit ruinée… comme un pot de fleurs qui empêche les trois femmes de se voir, ou un regard jeté sur un téléphone. Dans le premier segment, c’est la gêne et le silence qui l’emportent entre un père et des enfants qui n’ont rien à se dire d’autre que des banalités. Et dans le dernier, le plus sincère, c’est la disparition qui permet aux jumeaux de s’unir à nouveau.

Malgré beaucoup de rires, les dialogues étant particulièrement cinglants, il me reste difficile d’entrer en empathie avec les personnages de Jim Jarmusch pour une raison simple : qui dit film produit par Saint-Laurent dit costumes réalisés par Saint-Laurent. Et quand on essaie de vous faire croire que les personnages vivent dans différents milieux sociaux, ou ont des difficultés financières alors qu’ils portent tous du Saint-Laurent, il y a de quoi vous sortir complètement du film – excepté dans le deuxième segment là encore, où la question des apparences est centrale. Ou la conduite parisienne miraculeuse de la dernière histoire, où les jumeaux passent d’un arrondissement parisien à l’autre en quelques secondes sans rester une seule fois dans les bouchons, sans aucune cohérence d’un plan à l’autre. Est-ce que ce serait vraiment Paris sans un conducteur pour gueuler sur Annie Dingo ?

C’est sympathique, peut-être, mais un peu creux. De là à filer un Lion d’Or…

Frankenstein de Guillermo del Toro

Oscar Isaac as Victor Frankenstein in “Frankenstein” directed by Guillermo del Toro.
Photo Credit: Ken Woroner / Netflix

Pendant que les membres de Cinématraque se battent pour obtenir des places aux quelques séances parisiennes du film organisées au Christine Cinéma Club et aux Écoles, à Montréal on est tranquille pépouse. Car Frankenstein faisait partie de la sélection du FNC, en plus de bénéficier d’une sortie en salles en (faux) IMAX ou à la Cinémathèque québécoise si on est une personne de goût. C’est d’ailleurs pour cette raison que je vais retourner le voir alors que je commence à écrire dessus ici, parce que purée, Guillermo était en forme. Et parce que voir ce film sur un écran d’ordinateur ou une télévision serait : une hérésie.

Que peut-on dire du Frankenstein de Guillermo del Toro, si ce n’est qu’il s’agit probablement du point culminant de la filmographie du réalisateur ? Balancée de studio en studio depuis presque vingt ans, son adaptation du récit de Mary Shelley a trouvé refuge chez le gros « N » rouge après le succès de son Pinocchio animé. Le projet était enfin sur les rails avec Oscar Isaac en Victor Frankenstein, Andrew Garfield dans le rôle de la créature et Mia Goth en Elizabeth Harlander. Mais boum : l’ex-homme araignée quitte le navire pour des soucis d’emplois du temps et se voit remplacé par Jacob Elordi, aka la nouvelle coqueluche d’Hollywood découverte dans Euphoria et la baignoire de Saltburn.

Il y avait de quoi faire peur, et pourtant Frankenstein offre à Jacob Elordi le plus beau rôle de sa carrière encore naissante. Du haut de son mètre quatre-vingt-seize, il en impose. Et utilise son corps avec brio pour faire « parler » son personnage, quand il ne sait pas encore trouver les mots. Cette créature faite de morceaux de corps greffés les uns aux autres, avec de grossières cicatrices, serait presque un patchwork de tous les précédents monstres présents dans la filmographie de Del Toro – si tant est que le réalisateur ne partage pas le même caractère que son inventeur, dont l’humanité disparaît dans sa quête d’accomplissement sans fin. Oscar Isaac, lui aussi, est remarquable.

On a beau connaître Frankenstein en long, en large et en travers, jamais on ne s’ennuiera devant cette nouvelle adaptation tant Guillermo del Toro lui insuffle son propre souffle : ses décors grandiloquents rappellent tantôt le manoir de Crimson Peak, les égouts ceux de La Forme de l’eau… La photographie de Dan Laustsen, collaborateur régulier du réalisateur, et les compositions d’Alexandre Desplat, qu’on retrouve encore en très grande forme, se marient pour offrir un grand spectacle romantique, gothique et… foutrement gore. En tout cas, plus que ce à quoi on aurait pu s’attendre !

Merci le FNC, et à l’année prochaine ?

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