Apprendre, le nouveau documentaire de Claire Simon, nous immerge dans le quotidien d’une classe de primaire d’un établissement public d’Ivry-sur-Seine. Fidèle à son approche « fly on the wall » du documentaire, Claire Simon filme, sans commenter, des moments choisis de cette école, sans fil rouge ou séquences explicitement structurées. On se retrouve donc à nouveau écolier ou écolière, à suivre pendant une année la routine aussi réconfortante que déconcertante d’une vie scolaire.
Claire Simon ne juge ni les enfants, ni le personnel enseignant dont les paroles et les actes semblent captés à la volée. La caméra est souvent à hauteur d’enfant, très proche de ceux et celles qu’elle filme, si proche qu’on a parfois l’impression de participer aussi aux jeux et discussions d’enfants, creuset hypnotisant de naïveté et de cruauté. On se demande comment la réalisatrice a réussi à gagner la confidence des enfants pour pouvoir ainsi nous les faire voir au naturel dans leurs moments d’euphorie ou de doutes.
Évidemment, le film laisse apparaître les défis contemporains de l’éducation nationale. Tout d’abord, l’inégalité des chances : les enfants que l’on apprend à connaître dans ce film partagent la même classe mais sans avoir le même rapport aux matières enseignées. On reconnaît immédiatement les bons élèves qui aiment montrer qu’ils ont tout compris, les petit.e.s filous dont la gouaille et l’esprit vif compensent un manque de concentration certain, et celles et ceux en retrait, qui ont du mal à écrire ou qui ont des besoins différents et qui peinent à rivaliser avec le reste de la classe.
On ne peut que se demander comment le personnel enseignant peut réussir à faire progresser tant de profils différents dans ces classes aux âges mélangés où les CM2 quasi collégiens côtoient les plus petits. On retient notamment une séquence assez édifiante où les élèves de Cham (classes adaptées à l’apprentissage d’une activité musicale plébiscitées par les enfants privilégiés) prennent le devant de la scène devant les autres enfants obligés de les regarder en silence pendant que les élèves modèles démontrent l’étendue de leur talent…

Elue reine des chipies
Autre sujet de société évidemment incontournable à l’école : la place de la religion. Le film présente, toujours sans être didactique, les réflexions sur la question religieuse au sein de la classe. À travers un cours sur Le tour du monde en 80 jours, la professeure questionne ainsi les élèves sur le lien entre religion et traditions. On sent que le livre de Jules Verne sert de prétexte pour faire dialoguer les enfants. On peut se demander si la description par le romancier français du 19ème siècle d’une sati indienne est le meilleur angle d’attaque pour aborder la question religieuse. Mais c’est assez révélateur de ce qui se joue dans la place complexe de l’école publique dans l’éducation des enfants à la laïcité. Le dialogue qui s’ensuit est assez passionnant avec ces enfants parfois tiraillés entre les consignes contradictoires venant de leurs familles et des institutions. Le film s’attarde un peu sur cette question mais ne propose pas de conclusions ou de condamnation et fait confiance au spectateur pour réfléchir à ce qu’il montre.
La notion de « vivre-ensemble » a tellement été utilisée et conspuée qu’on hésite désormais à l’utiliser. C’est pourtant bien cela qui semble se jouer dans Apprendre. À une époque où tout est fait pour sélectionner les enfants et les trier dans des ensembles « homogènes », quelle place pour la mixité et la diversité sociale ? Comment l’école publique, constamment délégitimée par les acteurs politiques, et sous-dotée en moyens, peut-elle encore apprendre aux enfants à vivre ensemble ? Le film en partageant des moments de bienveillance entre les enfants et avec le personnel enseignant dessine quelques pistes d’espoir. La tonalité positive d’Apprendre nous permet en effet de sortir de la séance avec le baume au cœur et une certaine admiration pour celles et ceux, petits ou grands, dont on vient de partager quelques instants de vie.
Apprendre, un film de Claire Simon, sortie en salles le 29 janvier 2025

