Les Rascals : Rudy et ses frères

Il y en a qui se plaignent que le cinéma français n’a rien d’audacieux, qu’il ressasse encore et toujours les mêmes sujets… et il y a les autres. Ceux qui essaient de bousculer les codes et d’insuffler leur envie et leur soif de renouveau à leurs images. Avec Les Rascals, Jimmy Laporal-Trésor fait partie de ceux-là. Découvert en septembre dernier au Festival de Deauville, son premier long métrage faisait salle comble la semaine dernière, ce jeudi 5 janvier, lors de son avant-première parisienne.

Avant Les Rascals, il y avait le court métrage Soldat noir (disponible sur MyCanal) : l’histoire d’Hughes, un lycéen qui rejoint les « Black Mambas » et se frotte aux skinheads en 1986. Cette fois-ci, on revient deux ans en arrière : la France dans laquelle Laporal-Trésor nous emmène n’est pas si lointaine. C’est une France qui arrive à un point de bascule : celle de l’insouciance, avec ses looks rétro et les débuts du hip-hop, mais aussi celle où le Front National fait sa première vraie percée en politique ; celle où les skinheads extrémistes prennent le contrôle des rues en tabassant celleux qui ne leur plaisent pas. Bref, vraiment pas très très loin de la France de 2023.

C’est en 1984 (deux ans avant l’affaire Oussekine, notamment), dans une France sur le point de s’embraser, que l’on suit « les Rascals » la bande de Rudy (Jonathan Feltre) et Rico (Missoum Slimani) qui fait les quatre cents coups à travers la région parisienne. Quand Rico reconnait un skin qui les a tabassés enfants chez un disquaire, il lui rend la pareille. Et c’est là que le feu prend vie : Fredérique (Angelina Woreth), la sœur du skin, décide de se venger des Rascals après avoir assisté à l’agression… quitte à basculer elle-même dans les extrêmes, de quelque nature que ce soit.

Maman, tu m’achètes la veste des Rascals pour mon anniv ? Merci.

Les Rascals commence comme une belle balade au cœur des nuits parisiennes, de celles où ça swingue et drague dans les bars avant l’arrivée d’une bande rivale. C’est pierre feuille ciseaux flingue couteau, puis les Rascals gagnent et se tirent. C’est une nuit comme les autres pour Rudy, qui embarque son jeune neveu Mitch (Emerick Mamilonne) dans la danse, Rico et le reste de la bande : Mandale (Marvin Dubart) le costaud au grand cœur, Sovann (Jonathan Eap) le tombeur et Boboche (Taddeo Kufus) aka le James Dean des Ulis. À l’image, une introduction nerveuse et flamboyante, qui rappelle déjà un certain West Side Story. Pour les personnages, une histoire répétée, déformée et amplifiée dès le lendemain pour faire tomber les filles… et repartir pour un tour.

Les Rascals, c’est une bande de toutes origines, toujours là les uns pour les autres. Mais quand survient l’incident du disquaire, l’unité des Rascals est-elle vouée à l’explosion ? C’est ici l’idée du basculement qui plane au-dessus de chacun des personnages. Continuer à zoner et à ne pas vouloir grandir, pour Rudy et Rico, c’est repousser l’échéance inévitable du service militaire, la vie d’adulte, mais aussi la crainte de ne jamais être suffisamment français. Le premier pour sa couleur de peau, le second pour son véritable nom – Ahmed Morslaoui. Pour Frédérique, étudiante en droit à Assas, c’est basculer dans la quête de vengeance après l’agression de son frère, en rejoignant un groupe de skinheads fachos (et même carrément nazis) mené par Adam (Victor Meutelet). Face à six loubards se dresse une jeune femme prête à en découdre par tous les moyens… et pour tous, un basculement inévitable dans la violence. Tout au long du film, elle est là, prête à sortir. Et quand elle est là… on se la prend en pleine poire et on finit par terre, à l’image des personnages.

« Rah putain je le savais qu’il fallait pas voter Zemmour »

Après avoir vu Les Rascals à Deauville, je le résumais en un tweet à « West Side Story meets La Haine« . Un raccourci peut-être un peu facile, mais Laporal-Trésor cite ouvertement comme références des films de bandes purement américains comme Les Seigneurs de Philip Kaufman… mais pas seulement. Du Claude Zidi ou encore Moi, Christiane F… À l’écran, dans la photographie comme dans le montage, c’est une énergie folle qui fuse et correspond à la frénésie de l’époque. Dans nos oreilles aussi, quand vrombissent les sons du groupe créole Delgres. Mais le film n’hésite pas non plus à basculer dans l’obscurité la plus totale pour épouser la noirceur et la haine de ses antagonistes, qui derrière leurs allures de gendre idéal ou bien l’image d’un professeur de droit un peu coincé, cachent des discours ouvertement racistes et l’envie d’en découdre, et pire encore, de « faire le ménage ». C’est l’envie d’aller encore plus loin que le Front National et le borgne. Comme quoi la France de 1984 n’a pas grand chose de différent avec celle de 2023 : une nouvelle percée des extrêmes par-ci, une reconquête zemourienne qui se veut être une alternative au FN RN par-là.

Ce que la France de 2023 a de différent, c’est qu’elle a parmi elle des gens bien décidés à ne pas commettre les mêmes erreurs. Des gens qui sont là pour nous dire de ne pas oublier les visages tuméfiés de celles et ceux tabassés, car pas assez blancs. Si la violence est inévitable dans Les Rascals, c’est parce qu’elle est la seule alternative face à un système qui n’a pas su, ou n’a pas voulu aider suffisamment ses différentes communautés. La seule alternative quand certains de ceux censés nous protéger profitent de leur statut et en abusent. Alors c’est œil pour œil, dent pour dent. Et ce recours à la violence, c’est lui-même qui va finir par séparer les Rascals : faut-il aller aussi loin, ou même encore plus loin que l’atrocité déjà commise ? Évidemment, l’issue du film est tragique, parce que l’époque même l’a été. Et pourtant il s’achève avec cet espoir que la haine finisse enfin par disparaître.

Ce qu’il faut aussi retenir des Rascals, c’est le fait qu’il est porté par toute une nouvelle génération de jeunes acteurs dont il s’agit parfois des premiers rôles dans un long métrage. Ils ont chacun un charisme fou et emportent tout sur leur passage. Alors même si l’on peut avoir quelques réserves, notamment sur la rapidité avec laquelle le personnage de Frédérique tombe dans les extrêmes, un rythme qui pâtit peut-être un peu de ce changement de point de vue régulier, on les oublie bien vite face à tant de talent. Et espérons pour eux que la route soit longue, et que Jimmy Laporal-Trésor retrouve lui aussi très vite le chemin des plateaux. N’oubliez pas leur nom, car la relève est là.

Les Rascals, un film de Jimmy Laporal-Trésor. Avec Jonathan Feltre, Angelina Woreth, Missoum Slimani, Victor Meutelet, Marvin Dubart, Taddeo Kufus, Jonathan Eap, Emerick Mamilonne, Mark Grosy, Mylène Wagram. Sortie en salles françaises le 11 janvier 2023. Présenté en avant-première dans le cadre du programme « Fenêtre sur le cinéma français » du 48e Festival de Deauville.

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