Dealer : le fournisseur à bicyclette

C’est par une image bien connue que s’ouvre le film de Jeroen Perceval : celle d’un enfant à vélo. Symbole de cinéma s’il en est, le véhicule devient indissociable d’une certaine représentation de l’enfance. A l’entre-deux, entre une forme de liberté nouvelle, et donc une pré-matururité et un ancrage dans une forme d’insouciance juvénile, le vélo est l’objet de passage à l’âge adulte des frères Dardenne jusqu’à Spielberg.

L’enfant de 14 ans que l’on suit dans Dealer est caractérisé lui aussi par une tension entre son âge et ses interactions avec le monde des adultes. Tension qui est cette fois poussée à son point paroxystique puisque comme le titre l’indique, Johnny trafique de la coke et autres drogues dans les rues de sa ville ; c’est le moment de repenser à quoi ressemblaient vos journées au même âge que lui… Le film ne perd pas une seule seconde et les plans sur le vélo sont très vite interrompus pour nous montrer le quotidien de Johnny. Des ventes dans les halls d’immeubles, des propositions dans les rues, des course poursuites avec les flics qui évidemment le connaissent déjà bien… Et puis on le voit dans le monde des grands. Là où se consomme la coke, chez les bourgeois fêtards où d’autres drogues et plaisirs comme l’alcool et le sexe coulent à flots (désolé pour l’image mentale du sexe qui coule à flots).

Tout l’intérêt du film, qui est plutôt réussi par ailleurs, réside alors dans cette tension permanente entre sa jeunesse, et ses activités. C’est pour cela qu’on lui fait rencontrer l’autre personnage central de l’histoire qui est l’opposé de Johnny : un acteur célèbre.

Qu’est-ce qu’un enfant ? Un être en construction avec peu de responsabilités, supposément encadrés par des adultes tels que des parents pour lui permettre une maturation dans les meilleures conditions possibles. Johnny vit dans un foyer car sa mère ne semble pas capable de s’occuper de lui, trop handicapée par sa santé mentale, il est donc forcé de grandir autrement ; il n’a pas la possibilité d’être un enfant. A l’inverse, l’acteur célèbre (nommé Anthony) est lui dans un tel confort de vie qu’il peut se permettre de régresser totalement et fuir toutes ses responsabilités… Et pourtant, la rencontre des deux va créer une dynamique attendue, habituelle et efficace. Parfois ce sont deux amis tout aussi immatures l’un que l’autre, parfois c’est Johnny qui va chercher un père de substitution dans la figure d’Anthony, jusqu’à ce que cette substitution ne soit plus possible.

Sverre Roos est certainement une des grandes révélations du cinéma européen de cette année.

En choisissant de faire un film sur ce sujet et en intégrant au sein de sa diégèse toute une réflexion sur l’art, à la fois le théâtre (pour Anthony) et la peinture (pour la mère de Johnny), le cinéaste semble s’interroge sur la possibilité du cinéma de témoigner sur les plus démunis. Mais dans le monde de Johnny, l’art n’est qu’un fantasme de libération, une chimère inatteignable. Au point où le simple fait d’aimer « le cinéma, la bonne musique » n’est pour ses pairs dans la rue qu’une manière de draguer les filles, sans autres pensées. Dealer est une tragédie dès lors qu’un bourgeois comédien fait miroiter une autre vie à un gamin pauvre qui s’il a toute la senbilité artistique du monde pour lui, ne pourra pas échapper aux liens qui l’enchaînent à sa vie trop dévorante. Attention à ne pas y aller en étant déjà trop déprimé, vous risquez de sortir en disant : c’est pas trop ma came…

Dealer, un film de Jeroen Perceval, au cinéma en France le 09 novembre 2022.

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